Un Bon Cru!

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Un Bon Cru

« Et c’est ainsi qu’avec ce nouveau procédé de distillation par sublimation, nous sommes parvenus à extraire jusqu’à cinq pourcents d’Eau-de-Vie de Taourêt en plus par rapport au septième millésime, qui pourtant avait très bien débuté grâce… »

 Assise tout au fond de la salle de réception, Yolia n’écoutait plus que d’une oreille distraite le discours d’Anubis, son estimé confrère vie’gneron. Elle aurait dû suivre son exposé avec plus d’attention, mais dans quelques minutes, ce serait à son tour de monter sur l’estrade pour présenter sa découverte, et la simple idée de se tenir face à l’assemblée regroupant l’élite de la corporation des vie’gnerons lui filait une trouille d’enfer. C’est que Yolia était, comme prenaient plaisir à lui répéter sans cesse ses parents, la princesse de la chute, la reine de la bourde, l’impératrice de l’embarras. Dès qu’un objet, même quelconque, lui passait entre les phalanges, celui-ci se trouvait immédiatement en danger de destruction ; et si jusqu’à présent la réception s’était déroulée sans dommage (ce qui, en soi, n’était pas une si bonne nouvelle, car tout pouvait encore arriver, y compris le pire) elle redoutait, le moment venu, de s’empêtrer les orteils dans sa robe capuchonnée et de s’écrouler devant le parterre de vie’gnerons hilares.

 Entre autres personnalités notables (souvent accompagnées de séduisantes demoiselles décapuchonnées) elle avait remarqué la présence d’Hécatomb, puissant vie’gneron détenteur des plus prestigieuses licences d’exploitations dans plusieurs galaxies (et dont le rire férin coupait régulièrement les discussions de ses convives), ou encore celle de Bacchus, l’inventeur de la seconde génération d’âme-lambic qui avait révolutionné la production de masse du Vin-d’âme. Ce dernier semblait par ailleurs tout à fait absorbé par le discours d’Anubis sur l’augmentation du rendement de l’Eau-de-Vie, boisson au goût divin mais difficile à produire en grande quantité. Sur le marché des spiritueux, l’Eau-de-Vie ombrageait ses concurrents de tout son prestige, mais ne rivalisait pas encore avec la fabuleuse rentabilité économique de la boisson la plus appréciée et la plus consommée de l’Univers, le Vin-d’âme.

 Parmi tous ces grands noms du milieu, Yolia se sentait encore plus petite qu’elle ne l’était déjà. Nouvelle dans le métier, elle s’était lancée après avoir obtenu son diplôme de Vie’nologie à l’Université des Trous Noirs, dans la spécialité « âmes bipèdes ». Pleine de bon vouloir (selon ses parents, c’était sa plus grande qualité) elle avait alors écumé les galaxies pour le compte de la société d’Hécatomb et participé à différentes vie’endanges. Manier la faux à longueur de temps avait été très fatiguant, surtout sur les robustes vie’gnobles quadrupèdes comme les Taourêts ou les Brisons, mais elle avait toujours porté avec fierté le costume traditionnel des vie’gnerons, le fameux capuchon noir. Cette expérience professionnelle lui avait apporté de nombreux enseignements sur la nature des âmes et ses différentes déclinaisons, pas assez développées, selon elle, par ses professeurs durant sa formation à l’Université. Finalement, convaincue d’avoir trouvé sa voie, elle avait investi toute la poussière d’étoile qu’elle avait économisée pour acquérir une parcelle de vie’gnoble vierge dans un système dont personne ne voulait, car trop isolé en périphérie de la Galaxie Blanche. Là, sur une planète tellurique encore vierge (la troisième en partant de son soleil) elle avait semé quelques âmes de bipèdes à sang froid, un vie’gnoble de qualité moyenne, et aspergé le tout d’eau salée (en réalité, elle avait presque tout noyé) histoire d’accélérer le processus d’évolution. A peine le temps de quelques millions de révolutions autour de son étoile, une petite jaune juste assez chaude et brillante pour réchauffer ses vie’gnes, et Yolia s’était retrouvée avec une grande quantité d’âmes de lézards géants, à la fois bipèdes et quadrupèdes. La présence de ces derniers indiquait que de mauvaises graines s’étaient glissées parmi les autres. Agacée, mais consciencieuse, elle s’était alors chargée elle-même de la vie’endange avec sa faux toute neuve… Et ça avait été une vraie catastrophe ! Les âmes de bipèdes et de quadrupèdes s’étaient mélangées et avaient tournées, donnant au Vin-d’âme une robe liquoreuse au rubis voilé, râpeux en bouche et trop piquant pour être apprécié des connaisseurs.

 Désœuvrée, elle avait alors organisé une vie’endange massive, délaissant la classique faux pour le détournement d’une comète qui passait par là ; et grâce aux quelques poussières d’étoiles gagnées avec la vente de ce premier cru (un festival de musique techtonique avait bien voulu le lui acheter) elle avait recommencé à zéro, en changeant de semence.

 Quelques millions de révolutions stellaires plus tard, elle avait obtenu toute une tribu de bipèdes de sang chauds de première qualité ! Toute excitée, la faux à la main et le capuchon noir relevé sur le crâne, elle avait alors entrepris sa seconde vie’endange… Et la reine des bourdes avait encore frappé !

«… Toute la subtilité d’un tel système de distillation consiste à placer les âmes ainsi préparées dans les queues de comètes de type S sans contaminer leur composition chimique… »

 Le trac montait à mesure qu’Anubis approchait de la fin de son discours. Elle s’imaginait déjà bafouiller n’importe quoi, ou oublier son texte et rester silencieuse sans savoir quoi faire pendant que son auditoire attendait. Enfouie sous son capuchon, elle devait être pâle comme la face éclairée de la lune qui orbitait autour de son vie’gnoble, car lorsque son amie Gilitiné revint de sa pause remaquillage, elle lui fit les gros yeux en s’asseyant :

 — Yolia, tu tires une de ces têtes ! Tu veux boire un verre ? Ça te détendrait un peu…

 Gilitiné était sa meilleure amie, toujours là à s’inquiéter pour elle (et il y avait toujours matière à s’inquiéter pour elle). Elle avait rencontré Yolia lors des vie’endanges d’Hécatomb, mais ce qui était devenu une vocation pour la vie’gneronne n’avait été pour elle qu’un job étudiant lui permettant d’acheter un vaisseau plus rapide et plus confortable. Malgré quelques coupures de faux infligées par la maladresse de Yolia, les deux filles étaient devenues inséparables. N’obtenant aucune réponse, Gili continua :

 — Tu sais, Yoli, tu n’es pas obligée de dévoiler ta découverte aujourd’hui…

 Ce que Yolia redoutait peut-être plus encore qu’un trou de mémoire, c’était bien de perdre le soutien de son amie. L’entendre parler ainsi la sortit de sa torpeur :

 — Qu’est-ce que tu racontes ? Tu sais bien que je suis o-bli-gée de rendre publique toute découverte susceptible d’améliorer la qualité du Vin-d’âme ; je m’y suis engagée devant la corporation lorsque j’ai acheté mon vie’gnoble.

 — Oui, bien entendu, je sais tout cela, répondit Gilitiné en remuant la tête, tu es o-bli-gée de dévoiler une découverte, mais pas o-bli-gée de le faire tout de suite. Après tout, ta technique n’est pas encore tout à fait au point et…

 Cette fois, elle attaquait directement son amour propre, qui pouvait se comparer à un petit astéroïde à la dérive tout juste bon à servir de glaçon, mais qu’elle défendait toujours avec une fureur presque attendrissante de naïveté.

 — Bien sûr que si, ma technique est au point ! Et je ne veux pas attendre une heure de plus avant de la dévoiler ! J’en ai assez ! Je voudrais monter là-haut, maintenant, sur l’estrade. Je voudrais qu’Anubis termine son fichu exposé scientifique et me laisse la place pour me ridiculiser une bonne fois pour toutes et…

 Le trac revint à la charge. Elle ne tenait plus assise. Elle voulait se lever, faire son discours, en finir. Ou bien se lever, et fuir par la porte de derrière. Gilitiné avait raison. Elle n’était pas obligée…

 — Excuse-moi, dit Gili, comme si elle avait suivi le cours de la pensée de son amie. Je devrais avoir honte de te conseiller de reculer maintenant. Ton moment de gloire est arrivé et tu ne vas pas le rater. C’est juste que… Comment te le dire…

 S’il était une chose que Yolia craignait encore plus que de trébucher devant l’assemblée, c’était bien les surprises !

 — Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?! Ne me fais pas un mauvais coup maintenant, Gili !

 — Ce n’est pas un mauvais coup. En fait, c’est même plutôt un bon. Voilà : j’ai croisé tes parents en allant me remaquiller. Ils sont assis près de l’entrée. Ils sont restés discrets pour ne pas déranger ta concentration.

S’il était une chose que Yolia redoutait encore plus que de s’étouffer en buvant un verre d’eau devant une assemblée de confrères vie’gnerons, c’était de s’étouffer en buvant un verre d’eau devant une assemblée de vie’gnerons où se trouvaient aussi ses parents. À nouveau, son teint vira couleur naine blanche.

 — Ne t’en fais pas, la rassura Gili. Ils sont ici pour t’encourager, tout comme moi.

 Et c’était bien là que se trouvait le fond du problème. En achetant sa propriété et en produisant son propre Vin d’âme, Yolia avait voulu prouver à tout le monde qu’elle pouvait réussir quelque chose. Elle la maladroite, elle la tête en l’air, elle qui ne terminait jamais ce qu’elle entamait. Son vie’gnoble, c’était un défi lancé à ses propres défauts. Alors, si tout devait mal se terminer aujourd’hui, si elle devait rater la marche et se retrouver le coccyx en l’air devant ses confrères, et surtout, si ceux-ci n’accueillaient pas sa découverte avec autant de ferveur qu’elle ne l’espérait, alors la présence de ses parents signifierait un échec encore plus retentissant. C’était décidé, elle allait fuir !

Un tonnerre d’applaudissement accompagna sa prise de décision.

 « Merci à tous ! Merci à tous et passez une excellente soirée de dégustation. »

 — Ça va être à toi. Respire un grand coup, récite ton texte comme on l’a répété cent fois, et tu verras, tout se passera bien.

 Yolia voulait fuir, vraiment. Mais son corps refusait de bouger. Son trac atteignait des sommets et la paralysait. Les applaudissements se calmèrent, et une nouvelle voix, celle de l’animateur de conférence, retentit comme un appel dans le couloir de la mort.

 « Merci à vous, Anubis, d’avoir éclairé nos confrères sur votre science de la distillation de l’Eau-de-Vie. Un récit tout à fait passionnant. Vraiment. Je vous propose maintenant d’enchaîner avec ce qui sera le dernier exposé de la soirée avant la dégustation (un souffle de soulagement survola la salle de réception). Sans plus attendre, je vous demande d’accueillir Yolia, vie’gneronne indépendante titulaire d’une licence d’exploitation dans la galaxie blanche (dans l’assemblée, quelqu’un ricana), qui va venir nous présenter une découverte réalisée dans son vie’gnoble. »

 Un projecteur se braqua sur elle depuis le plafond. Sans le petit coup de pied que lui lança Gilitiné sous la table, Yolia ne se serait certainement jamais déclouée de sa chaise. Elle aurait plutôt fondu sur place et fusionné avec.

 « Yolia, si vous voulez bien me rejoindre sur l’estrade. »

 — Allez ma belle, fais comme on a dit et tout se passera bien, lui souffla Gili, qui se demandait si ce dernier encouragement allait fonctionner. Avec Yolia, c’était toujours tout ou rien.

 Heureusement, cette fois-ci, c’était tout. Yolia se leva et s’avança jusqu’à l’estrade. Comme durant la répétition, elle prit soin de remonter légèrement son capuchon jusqu’aux chevilles pour être certaine de ne pas marcher dessus. Elle passa entre les tables sans encombre, faisant abstraction des regards scrutateurs posés sur elle ; on avait rarement l’occasion d’écouter parler une vie’gnerone dans ce milieu plutôt masculin. Le projecteur la suivit à la trace jusqu’à l’obstacle le plus redoutable de son périple : la marche d’escalier. Elle s’arrêta devant, et, après un petit saut contrôlé, serein, presque prodigieux pour un œil averti, elle se retrouva debout sur l’estrade. Si elle avait pu, Gili l’aurait déjà applaudie.

 Yolia entama la seconde phase. Elle se plaça debout devant le micro et aperçu le verre d’eau mis à sa disposition. Elle entendit la voix de Gili raisonner dans sa tête « surtout, ne touche pas au verre, même si tu meurs de soif, ne touche pas au verre d’eau ». Elle y était presque, plus qu’une dernière étape de préparation. Elle leva la tête et, en prenant soin de ne croiser aucun regard dans le public, elle s’accrocha à celui assurant de son amie, qui s’était déplacée au fond de la salle. Les autres n’existaient plus. Elle n’avait plus qu’à réciter son discours. Elle toussota deux fois et commença.

 « Bonjour à tous, mon nom est Yolia et je suis détentrice d’une licence d’exploitation dans la galaxie blanche. Je suis ici pour vous faire part d’une découverte réalisée dans mon tout premier vie’gnoble et qui, je l’espère, pèsera dans l’histoire de la fabrication du Vin-d’âme. »

Dit comme ça, c’est peut-être un peu trop prétentieux, pensa Gili, mais c’est vrai, après tout. Allez Yolia, épate-les !

« L’ironie de cette découverte, c’est que je l’ai faite par hasard, lors de ma toute première vie’endange. La vie’gne que je possédais alors avait tournée à cause d’un problème lors de la semence. Des âmes de quadrupèdes s’étaient mélangées à des âmes de bipèdes, et je dus anéantir mon travail pour semer, cette fois-ci, des bipèdes de sang chaud. Patiemment, je laissai le temps faire son œuvre et obtins une magnifique vie’gnes que je comptais récolter de manière traditionnelle, à la faux. L’erreur que je commis alors, j’espère que les vie’gnerons expérimentés que vous êtes me la pardonneront, ne serait-ce que pour le résultat étonnant qu’elle a produit. »

 Jusque-là, tout se déroulait pour le mieux. Elle n’était sûrement pas une grande oratrice, mais elle ne bafouillait pas, et se souvenait de son texte.

 « Le vie’gnoble où je me suis établie n’est pas particulièrement vaste, mais l’inclinaison de son axe de rotation permet une variation météorologique régulière dont j’ai su tirer profit. Certaines vie’gnes se développent en effet beaucoup plus rapidement le long des secteurs plus chauds et humides, proche des sources d’eau, comme tout le monde le sait lorsqu’il s’agit de bipèdes à sang chaud. Lors de ma première récolte, j’étais tellement enthousiaste à l’idée de goûter le fruit de mon dur labeur que, lorsque je descendis sur une île au centre d’un océan pour faucher les vie’gnes qui s’y étaient établies et extraire leurs âmes… Je commis une erreur d’inattention aux conséquences étonnantes.

 « Comme vous le savez tous, un bon vie’gneron porte toujours son capuchon traditionnel, qui le rend invisible à la vue des âmes fragiles. Ce jour de vie’endange, je n’oubliai pas de le porter, mais me trompai tout simplement de capuchon, enfilant celui d’apparat que je porte actuellement devant vous à la place de celui de travail. »

 Des exclamations diverses montèrent du parterre, dont un rire macabre qui couvrait presque tous les autres. Ce n’était pas grave. Gili l’avait prévenue qu’à ce moment du discours, elle aurait certainement droit à quelques réactions de ce genre. Au fond de la salle, Gilitiné lui fit signe de continuer dès que le calme fut revenu.

 « Je sais, c’est une erreur idiote. Mais, encore une fois, sa conséquence fut loin d’être désastreuse. Nous, vie’gnerons, préférons rester invisibles devant les âmes fragiles pour faciliter nos récoltes. Mais à ma vue, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, aucun des bipèdes que je m’apprêtais à récolter n’a pris la fuite ou ne s’est défendu. Au contraire, ils se sont approchés de moi, curieux. J’ai alors compris ma faute, mais comme je fauchais déjà l’âme la plus proche, le reste du troupeau se mit à paniquer et à se disperser, si bien que quelques-uns m’ont échappé en se cachant dans des cavernes. Je suis retourné à mon vaisseau avec un bon produit que je distillai pour obtenir un Vin-d’âme que je qualifierais de modeste, comparé à celui que j’allais produire par la suite.

 « Car lorsque je retournai, quelques millions de rotations stellaires plus tard, cette fois-ci, en portant mon capuchon de travail, mes vie’gnes avaient changé. À ma grande surprise, les bipèdes avaient élevé d’étranges constructions de formes pyramidales qui ne faisaient aucun sens et qui leur étaient tout à fait pénible à ériger. Curieuse de cet étrange comportement, je suivis certains d’entre eux qui vivaient apparemment à l’intérieur pour découvrir, à ma plus grande surprise, une immense fresque dessinée me représentant moi, encapuchonnée et la faux à la main, en train de faire mon travail. »

« Ça alors ! C’est tout à fait étonnant ! » S’exclama une voix passionnée dans le public, désormais tout ouïe.

 « Je ne me posai alors pas vraiment de question, et me remis à ma tâche, en espérant que cette curiosité ne spolie pas leurs âmes. Après une longue vie’dange, je fis disparaître l’île sous les eaux pour tout nettoyer, et commençai la distillation.

« Le vin que j’obtins alors, mes chers confrères, fut tout à fait fabuleux. Véritablement hors du commun ! Il était d’un rouge intense, doux aux narines comme au palais. Cela peut paraître prétentieux, mais aucune description technique ne pourrait lui faire honneur. C’est pourquoi il va vous en être servi dans quelques instants. »

 À ce moment, une dizaine de serveuses décapuchonnées entrèrent dans la salle de réception en portant des flacons de son Vin-d’ames sur des plateaux argentés. Une fois que tous les vie’gnerons furent servis, Yolia prit son verre, le leva et le porta à ses lèvres la première, comme le voulait la coutume des séances de dégustations (mais en prenant garde à ne pas en boire, pour éviter tout risque d’étouffement).

 Ses estimés confrères l’imitèrent, et pendant d’interminables secondes, on n’entendit plus que les cliquetis des verres posés sur les tables. L’assemblée restait silencieuse, et Yolia ne pouvait se l’expliquer. Elle se risqua à jeter un œil vers ses parents. Ils avaient les yeux grands ouverts, et un sourire niais sur le visage. Après un rapide balayage des vie’gnerons assis devant elle, elle se rendit compte que cette expression était commune à tous. Alors une grosse voix perça enfin le silence :

 — Mademoiselle Yolia, vous venez de faire une découverte fascinante. Je vous félicite.

 Hécatomb se leva de sa chaise et commença à applaudir lentement, et tous les autres vie’gnerons suivirent. Yolia rougit.

 — Merci. Merci beaucoup, improvisa-t-elle.

 L’assemblée se resservit une seconde tournée, et les discussions autour de ce bon cru allèrent bon train.

 « Quelle robe fabuleuse ! » « Ceci est presque aussi délicieux que de l’Eau-de-Vie ! Que dis-je, c’est bien meilleur ! » « Encore ! Encore ! »

 Puis la voix d’Hécatomb, une fois de plus, s’éleva plus haut que celles des autres :

 — Et comment expliquez-vous une telle merveille ? Serez-vous capables de reproduire une vie’endange d’une telle qualité ?

 Contre le mur au fond de la salle, Gili eut un sourire en coin, fière d’elle. Elle avait prévu qu’Hécatomb, toujours le premier à vouloir s’approprier le travail des autres alors qu’il possédait déjà plus de la moitié des vie’gnes de l’univers, allait poser une question de ce genre. Elle avait préparé une réponse toute faite pour Yolia.

 — Eh bien, Monsieur Hécatomb, je peux vous assurer que les conditions à réunir pour obtenir un Vin-d’âme de cette qualité sont en fait très simples à réunir, comme je vais vous le prouver tout de suite, si vous me le permettez, grâce à une expérience très simple.

 — Je vous le permets ! Faites donc !

 Yolia claqua des doigts, et sa faux apparue dans sa main.

 — S’il vous plaît, pouvez-vous faire entrer le spécimen ?

 La salle eut un haut-le-cœur. Il était peu commun de faire venir une âme fragile lors d’un rassemblement, mais la situation était, de toute façon, peu commune.

 Deux serveuses firent leur entrée, traînant derrière elles, attaché au cou par une chaîne, un être humain, habillé de haillons poisseux et recouverts de transpiration. Des cheveux hirsutes et gras tombaient sur son visage ébahi de terreur. Il tomba à terre, mais ses tortionnaires le tirèrent de force jusqu’à l’estrade. Il s’écroula à genoux aux pieds de Yolia, plaça ses mains les unes contres les autres, et marmonna des sons incompréhensibles, qui pourtant ressemblaient à des mots.

 — Je n’en connais pas encore la raison, mais mes vie’gnes adoptent souvent cette posture étrange lorsque je m’apprête à les faucher. Le spécimen que vous avez devant vous est un mal bipède à sang chaud, et comme vous le remarquez, il est terrifié.

 À ce moment-là, l’homme s’urina dessus et une vague de ricanements passa sur l’assemblée.

 « Nous avons toujours cru que cette peur ruinait la qualité du Vin-d’Ames, et en un sens, nous avions raison, car faucher une vie’gne crispée n’a jamais donné de bons résultats ; c’est d’ailleurs pourquoi nous nous cachons sous nos capuchons traditionnels pour nous rendre invisibles aux âmes fragiles. Cependant, grâce à mon étourderie, j’ai découvert que certains de ces bipèdes qui avaient échappé à ma faux ont par la suite développés une angoisse plus profonde que la simple peur provoquée par mon apparition. Ils ont ensuite survécu assez longtemps pour que cette angoisse influence la saveur de leur âme. Mieux encore, cet état s’est diffusé de vie’gnes en vie’gnes, et toutes sont devenues, en très peu de temps, conscientes qu’elles seraient un jour ou l’autre récoltées. C’est cette peur consciente qui a rendu leurs âmes, une fois distillées, si douces en bouche, avec cette petite attaque rustique et amère qui ne vous a certainement pas échappée. »

 Des petites voix d’approbation s’élevèrent dans la salle.

 « Quant à la qualité de l’âme pure, je vous laisse juger par vous-même. »

 D’un rapide coup de faux, Yolia trancha la gorge de l’humain, qui clapota en faisant gicler du sang à la verticale. Puis une lueur rougeâtre, typique de toute âme, s’éleva dans l’air, à l’exception près que celle-ci semblait aussi vaporeuse qu’une essence d’Eau-de-Vie après un premier passage en âme’lambic, signe d’une qualité exceptionnelle.

 — Incroyable, souffla Hécatomb, et un tonnerre d’applaudissement retentit une fois de plus dans la salle.

 — Merci, bredouilla Yolia. Voilà qui termine cette présentation. J’espère ne pas vous avoir trop ennuyé avec mon discours.

 Quelle idiote ! Pensa Gili, trop heureuse pour vraiment en vouloir à son amie de réciter son discours par cœur jusqu’à la dernière seconde. Dans la liesse qui s’empara de la foule qui s’extasiait de ce cru historique (et du potentiel économique qu’une telle découverte impliquait pour le milieu), Gilitiné rejoignit Yolia, qui tremblait en descendant les marches. Elle lui tendit une coupe de son cru :

 — Ma Yoli, tu peux être fière de toi, tu as été parfaite. PAR-FAITE !

 Yolia avala une gorgée. La tension retomba d’un coup et ses genoux s’entrechoquèrent bruyamment.

 — Tu crois ? Demanda-t-elle en vidant son verre.

 — J’en suis persuadée !

 Une main se posa sur l’épaule de Yolia. C’était celle de son père. Elle se retourna, et ne trouva aucun mot à dire lorsqu’il la serra dans ses bras. Enfin, ses parents étaient fiers d’elle. Enfin Yoli la princesse de la bourde avait accompli quelque chose d’important.

 Des vie’gnerons enthousiastes vinrent la saluer et lui poser des questions, et au milieu de l’effervescence qui avait gagné la salle, une des serveuses, l’air dégoûté, ramassa le spécimen humain et le jeta dans un sac, avant de nettoyer l’estrade tâchée de sang.

Ben B.


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