L’Amour et la Mort | « Le Vent, la Pluie et les Etoiles »

Temps de lecture d’environ 1H20.

Cette nouvelle est en fait une novella (taille plus longue qu’une nouvelle traditionnelle). Elle est découpée en cinq parties pour en faciliter la lecture.


source
 Le Soleil suffit,
 Quand au petit matin, les fleurs, aux pétales si doux,
 Scintillent toutes de gouttes d’or, semblables à des bijoux.
 
 Le Soleil suffit,
 Quand du ciel de midi, il réchauffe la grève
 Et laisse, aux pointes des vagues, se refléter les rêves.
 
  Le Soleil suffit,
 Quand s’étendent au soir, ses rougeurs sur le monde ;
 Et sur la toile de ciel noir, ses pâleurs moribondes.
 
 Le Soleil suffit,
 Car quand bien même la nuit tombe, alors le temps d’un vaste bal,
 Viennent danser, là, sur sa tombe, des milliers d’autres étoiles. 

Le Soleil suffit, Alphonse

Le Vent, la Pluie et les Etoiles

1

Post face de l’auteur

(NE PAS PUBLIER !)

J’ai normalement pour habitude, à chaque fois que je termine l’écriture d’une biographie, d’adresser en guise de conclusion un bref message de remerciements à celles et ceux qui m’en ont fait la commande et accordé leur confiance ; ainsi qu’aux lecteurs qui, je l’espère, auront trouvé dans mon travail assez de précisions et de détails pour satisfaire leur curiosité. En tant qu’auteur de biographie, je considère que la concision de ce message a pour but d’exprimer ma sincère humilité envers la personne dont j’ai eu la charge de raconter la vie ; personne qui, par le simple fait de son existence, a déjà réalisé par lui-même la majeure partie de mon travail. Être biographe consiste à écrire dans l’ombre pour mieux mettre en lumière la vie des autres, et cela m’a toujours parfaitement convenu.

Cependant, en ce soir pluvieux de fin d’automne, alors que je viens de poser un point final au premier jet de La Petite Ourse, biographie de Simone Durgeon, me vient une soudaine envie de remettre mes remerciements à plus tard et de prolonger l’aventure de quelques pages, en me livrant à un exercice qui m’est paradoxalement très peu familier, celui de l’autobiographie.

Je vous rassure, celle-ci restera brève, et centrée sur le sujet qui vous intéresse, chers lecteurs, à savoir la vie de la peintre Simone Durgeon (car je suis bien conscient que vous avez acheté ce livre pour en savoir plus sur la carrière et sur la vie, si secrète, de cette immense artiste qu’était Simone, et non pour lire la dernière biographie écrite par Olivier Doré).

Je ne sais cependant si, une fois terminée, je parviendrai à trouver le courage de publier ma petite digression personnelle (peut-être en post-face), car cela impliquerait de dévoiler au grand jour l’étrange processus ayant mené à la création de cette œuvre biographique, et donc de révéler des secrets si incroyables que le monde entier m’accuserait certainement de mentir sur toute la ligne. Laissez-moi donc, dans un premier temps, m’adresser à vous comme si la décision de publication avait déjà été prise, me libérant ainsi du poids des conséquences d’un tel choix, seule manière de parvenir à vous raconter, avec la plus grande précision dont je serai capable, l’étrange et extravagante histoire de la création de La Petite Ours, biographie de Simone Durgeon.

Vous aurez en effet certainement remarqué, durant votre lecture, que le ton utilisé dans La Petite Ours sortait, pour une biographie du moins, quelque peu des sentiers battus par le genre. Sachez que si cela n’avait tenu qu’à moi, ma prose aurait ressemblé à celle de mes travaux précédents, tous faits de sobriété et d’événements factuels. Mais Simone n’était pas du genre à se cantonner au classicisme, et c’est elle qui m’a poussé à narrer sa vie de cette manière pour le moins… surprenante et originale, mais qui me correspondait en fait si bien.

Cela pourra passer comme très prétentieux de sa part aux yeux de certains, mais ceux qui, comme moi, ont eu la chance de la côtoyer, savent que son image d’artiste extravagante n’était en fait qu’une pudeur déguisée, un manteau d’illusion dont elle ne put se déparer même lorsque vint le moment de raconter la véritable histoire de sa vie.

C’est pourquoi, même si je pense que mon livre saura combler les attentes de son public pour dévoiler les mystères qui l’entouraient, il me semble également important de vous parler de la genèse de cette biographie, ainsi que de ce que j’ai pu entrevoir de la véritable Simone, même si cela ne dure que le temps de quelques pages et ne se réduit qu’à un fragment de sa vie, celui qu’elle a bien voulu partager avec moi et qui fût, de mon côté, et à bien des égards, l’un des moments les plus singuliers de ma carrière d’écrivain, et de ma vie.

*

Ma petite histoire a débuté en janvier 2019, lorsque David, mon éditeur et ami, me téléphona pour me demander d’écrire la biographie de l’illustre Simone Durgeon. Comme tout le monde possédant un zeste de culture générale, je connaissais et appréciais le travail d’artiste de Simone (je me permets désormais de la tutoyer), notamment Le Firmament, sa collection la plus prestigieuse dont est issu le chef-d’œuvre La Petite Ourse, éponyme de la biographie que vous tenez entre les mains. J’acceptai sa requête avec enthousiasme, mais l’opportunité de raconter la vie d’une personne aussi unique ne fut pas la seule raison qui fit que, au cours de la conversation, mes mains tremblèrent d’excitation :

« Vraiment ? C’est elle qui m’a réclamé personnellement ? » Demandai-je à David sans cacher ma surprise. Et celui-ci se contentât de répondre mystérieusement :

« Oui. Apparemment, elle t’aime beaucoup. »

Je ne savais pas ce qu’un simple biographe comme moi avait pu faire pour se retrouver dans les petits papiers d’un des plus grands maîtres de la peinture de ce siècle, mais j’en tirai une satisfaction presque aussi grande que ma curiosité, car Simone était une de ces rares artistes qui, en plus de faire preuve d’un incomparable talent, possédait une aura (pour ne pas dire une excentricité) propre à sa personne, et la légende qui l’entourait était peut-être encore plus célèbre que ses œuvres.

« Simone a eu la gentillesse de vous louer, à toi et ta famille, un gîte situé près de chez elle dans le fin fond du Jura, et ce pour tout l’été. Et comme tu t’en doutes certainement, tu ne pourras te rendre chez elle que sur invitation, quand bon lui semblera.

_Uniquement durant les jours ensoleillés, c’est bien cela ?

_Elle n’a encore rien précisé, mais comme elle a toujours procédé ainsi, je ne vois pas pourquoi elle ferait une exception pour toi. Travaille comme tu as l’habitude de le faire, mais surtout, je t’en conjure, respecte ses instructions à la lettre. Je ne voudrais pas que tout tombe à l’eau à cause de quelques malheureux détails. Cette biographie, c’est de l’or pour nous !

— Je m’adapterai, ne t’en fais pas. Sylvie emmènera les enfants en randonnée pendant que je bosserai. Ce sera pour eux de bonnes vacances. Et aussi populaire que soit son excentricité, je suis sûr que Madame Durgeon se révélera être une dame des plus charmantes. (Je ne m’étais pas trompé sur cette intuition). Je vais lire tout ce que je peux sur elle, et d’ici Juin, je serai prêt. »

Et c’est ce que je fis.

Pendant plusieurs semaines, je rassemblai plusieurs revues d’art venant de la terre entière. Je voulais d’abord me renseigner sur ses créations, car si je peux me vanter de manier les mots avec justesse (ou plutôt, de trouver ceux que mes clients n’arrivent pas à exprimer par eux même), j’étais malheureusement loin d’être un expert en peinture. Monet, Van Gogh, Durgeon, autant de grands noms auxquels j’associais volontiers des œuvres d’exceptions, sans toutefois réellement savoir en quoi celles-ci étaient exceptionnelles ; et pour dépeindre au mieux la vie et la personnalité d’un artiste, il m’était absolument essentiel de comprendre son travail en amont, car comme l’a si bien résumé Paul Cézanne : « La chose la plus séduisante à propos de l’art est la personnalité de l’artiste lui-même. »

C’est donc avec grand plaisir que je me lançai dans l’étude de sa première collection, intitulée Profiles.

Originaire d’un petit village du sud du Jura, Simone fût exposée pour la première fois en 1957 au musée des Beaux-Arts de Besançon, capitale de la Franche-Comté, grâce à cette série de portraits pour le moins inhabituels. En effet, plutôt que de peindre sur des toiles carrées ou rectangulaires comme à l’accoutumée, elle avait utilisé des socles en bois de formes diverses : losanges, ovales, cubes, parfois même des troncs d’arbres brutes, sur lesquels elle avait tendu de simples tissus, étirant et déformant ainsi certaines parties des visages qu’elle représentait. Le plus marquant de tous, cependant, était celui se nommant La Tête dans la Lune, autoportrait dessiné sur une sphère fusionnant à la perfection, et par je ne sais quelle magie pigmentaire, le jeune et songeur visage de Simone à la texture pâle du bois écorcé, dure et douce à la fois, comme la surface de la lune. La particularité de cette œuvre lui valu une reconnaissance quasi immédiate, bien que certains critiques, reconnaissant tout de même l’originalité de la pièce, la trouvèrent peu subtile.

Si ceux-ci avaient eu la même occasion que moi d’échanger avec Simone Durgeon, ils se seraient très certainement rétractés, car après avoir passé plusieurs journées à ses côtés, je ne pourrais imaginer un auto-portrait plus authentique que La tête dans la Lune, tant cette expression colle à merveille à son caractère.

Le succès de cette première exposition fût fulgurant et gagna le milieu avant-gardiste parisien, qui voulu bientôt en savoir plus sur le jeune prodige. Mais Simone était une originale dans son art comme dans sa vie, et une rumeur étrange se répandit rapidement sur ses habitudes, appuyée par certaines revues peu recommandables. On disait qu’elle refusait de venir présenter son travail à Paris et, pis encore, qu’elle ne quittait jamais son atelier, situé dans sa propriété du Jura. Ce mystère attisa encore plus la curiosité des professionnels de l’art, comme celle des amateurs éclairés. Quelques photographies d’elle tournèrent bien dans certains journaux, mais personne ne pouvait être certain de leur authenticité. Ainsi, durant les deux années qui séparèrent la sortie de sa nouvelle collection, l’autoportrait La tête dans la Lune resta le seul moyen existant de se faire une idée de son visage.

Lorsque le monde reçu enfin de ses nouvelles, ce fût pour accueillir une série d’étranges tableaux nommée Soleil, qui fit l’unanimité chez les gens de l’art comme chez le grand public, malgré l’acharnement d’ardents détracteurs qui finirent par abandonner leur fronde face à l’évidence de son talent.

Cette collection représentait des scènes de vie imaginaires se situant aussi bien dans un passé moyenâgeux que dans un futur lointain, digne des meilleurs romans de science-fiction. Et bien que très différentes, ces scènes possédaient néanmoins toutes un point commun : un Soleil, doré et brûlant de mille feux, était peint de manière absolument identique en haut et au centre de chaque toile. Cela aurait pu suffire à rendre cette suite de tableaux originale, mais l’étrangeté qui fit sa renommée résidait moins dans l’omniprésence de l’astre du jour que dans l’absence totale de son influence sur la physionomie des décors qu’il surplombait. La présence du Soleil sautait aux yeux, et pourtant, il n’existait pas pour le monde qu’il était censé éclairer et réchauffer.

Dans le tableau Orange sur les bs, le Soleil a beau briller de toutes ses forces dans le ciel dégagé du midi, en dessous de lui, là où ses rayons devraient normalement frapper le sol de plein fouet, s’étirent en leur place de douces traînées d’aurore le long d’interminables champs de blé, faisant ainsi se glisser des ombres dans des recoins qu’aucune logique visuelle ne saurait justifier. Le Soleil, en cette circonstance, aurait plutôt dû se trouver bas dans l’horizon et ressembler, comme le nom de l’œuvre l’indique, à une orange.

D’une œuvre à l’autre, des amants rient assis sur un banc à l’abri d’un arbre sans qu’aucune ombre ne vienne les rafraîchir ; des enfants jouent au ballon sur un terrain détrempé par une pluie abondante ; des pionniers de l’espace posent pied pour la première fois sur une sombre planète inconnue, et des paysans habillés de lourds manteaux d’hiver travaillent une terre en proie au givre. Toujours sous un Soleil brûlant.

Le génie de cette série réside, selon les spécialistes, dans « la présence fantomatique du Soleil », censée nous rappeler que les choses les plus essentielles sont toujours celles qui nous paraissent acquises.

Bien des personnes se sont attardées à donner un sens à ces tableaux. Pour ma part, leur première étude fût marquée par un véritable sentiment de malaise, car bien que la partie logique de mon cerveau comprît leur aspect contre nature, mes sens, eux, trouvaient toujours à ces situations impossibles des logiques naturelles, et ces deux sensations ne pouvaient cohabiter sans générer un certain émoi…
 

C’est avec sa troisième série de tableaux, qui fut exposée quatre ans plus tard pour la première fois au Grand Palais, que Simone Durgeon installa définitivement sa notoriété et marqua l’histoire de l’art à tout jamais.

Le Firmament.

Un ensemble de chef d’œuvres dont je peux me vanter de détenir une inestimable esquisse préparatoire, offerte des mains de Simone en « souvenir d’un bel été passé en mon agréable compagnie ».

Le Firmament forme une œuvre hors du commun, malgré son approche cette fois-ci plutôt classique. De simples peintures à l’huile sur des toiles de tailles variables, parfois gigantesques, représentant chacune des constellations d’étoiles, des galaxies, des supernovas et autres éléments cosmiques, mais avec un rendu organique (certains diraient liquide) donnant une impression de vie et d’immédiateté à cette beauté normalement si lointaine et immobile ! La légende raconte même que certains y ont aperçu, l’espace d’une seconde, des planètes tourner sur elle-même, des étoiles filantes se consumer, et des constellations s’animer. J’aimerais parvenir à mieux vous les décrire avec mes propres mots, mais je pense que ceux du critique d’art Robert Lors sont ceux qui s’approchent le plus de la vérité : « Il faut le voir pour le croire ! On dirait que Simone n’a jamais levé le nez vers les étoiles, et qu’elle s’est donné comme devoir de les inventer. Sait-elle au moins que le firmament existe ? … Et que celui-ci est moins colossal que son œuvre ? »

Une collection dont la simple vision peut vous couper le souffle. Tout simplement belle. Contemplative. Immense. Qui donne l’impression que l’univers est en vie et en mouvement. Une œuvre qui remet l’humanité à sa place.

Après ce succès retentissant, Simone annonça qu’elle dévoilerait désormais une nouvelle œuvre chaque année, ce qu’elle ne manqua pas de faire chaque mois de septembre jusqu’à l’âge de 89 ans, lorsque je la rencontrai.

Mais puisque vous avez lu cette biographie, vous savez certainement déjà tout cela, et si je me suis permis de vous rappeler les qualités et l’importance de ces trois premières séries, c’est parce que celles-ci vont jouer un rôle essentiel dans la suite de ma petite histoire…

Fort de ces nouvelles connaissances, j’attendis avec impatience la venue de l’été, n’échangeant avec Simone que quelques politesses par le biais de lettres manuscrites (elle n’avait jamais fait installé de ligne téléphonique chez elle, et encore moins internet). Elle m’expliqua que le chalet dans lequel ma famille et moi allions résider était très charmant, bien qu’elle n’y eût jamais posé les pieds, et que je devais me tenir prêt chaque jour à dix heures du matin, horaire à laquelle une voiture viendrait me chercher pour me conduire chez elle, si tel était son souhait. Si le chauffeur ne se présentait pas à l’heure indiquée, je pourrais alors disposer de ma journée comme bon me semblerait. J’acceptai ses conditions sans réserve, espérant néanmoins que Simone me donne assez de substance pour travailler (et sur ce point, je n’allais pas être déçu).

Ma famille et moi arrivâmes sur place à la mi-juin, qui fût malheureusement un mois de pluies particulièrement abondantes, comme il est souvent le cas dans cette région de la France. J’attendis une semaine entière aux horaires demandées sans qu’aucune voiture ne monte jamais jusqu’au chalet, si bien que je finis par m’inquiéter. Un soir, cependant, quelqu’un frappa à la porte. Nous n’avions pas entendu le son du moteur et nous fûmes tous surpris d’ouvrir à un vieil homme à la carrure encore massive pour son âge avancé. Il se présenta comme le majordome de Madame Durgeon, et m’informa que sa maîtresse avait malheureusement été importunée par le mauvais temps, mais qu’elle devrait se sentir mieux dès le retour du Soleil, prévu selon les spécialistes dans deux jours, et ce pour une longue période qu’elle aimerait mettre à profit pour rattraper le retard engrangé.

Ce que l’on racontait dans les journaux était donc vrai. Simone Durgeon ne sortait apparemment jamais de chez elle et n’y acceptait aucune visite tant que le Soleil ne brillait pas dans le ciel jurassien. Comme j’avais eu assez de temps pour relire toutes les informations dont je bénéficiais sur elle, je ne puis m’empêcher de mettre en lien cette cocasserie avec sa série de tableaux Soleil, comme s’il fallait que celui-ci soit présent pour qu’il se passe quelque chose dans sa vie.

2

Deux jours plus tard, au matin du jeudi 22 juin 2017, les météorologues ne s’étaient pas trompés, et une voiture débarqua dans l’allée à dix heures précises. Elle était conduite par le majordome très enjoué, qui me pria de l’appeler Henry. Il s’enquit du déroulement de mon séjour, et je lui répondis qu’hormis le contre-temps malheureux que nous avait imposé la pluie, j’avais jusqu’ici eu l’agréable impression d’être en vacances. Il rit joyeusement, et nous écoutâmes un disque de jazz tout en roulant dans une forêt de feuillus bien garnis et heureux d’enfin pouvoir prendre un bon bain de Soleil. Il faisait chaud et Henry baissa la fenêtre, laissant pénétrer dans l’habitacle les effluves de l’humidité en train de s’évaporer du sous-bois. Au détour d’une petite butte, nous quittâmes soudainement la route principale pour nous engager sur un chemin de terre dont l’entrée était si bien camouflée qu’une personne non avertie n’aurait pu que la rater. Très étriqué, étouffant sous un tunnel de touffes de feuilles, le sentier sinuait entre des arbres à la densité remarquable, et nombres d’entre eux vinrent effleurer la carrosserie du bout de leurs branches souples et pleine de vie. Mais malgré cela, Henry conduisit sa voiture avec l’assurance d’un marin ayant mené sa barque entre des récifs escarpés toute sa vie. Nous continuâmes ainsi durant plusieurs minutes, jusqu’à ce que surgisse d’entre les troncs, comme par magie, un haut portail en bois. Celui-ci s’ouvrit automatiquement à notre approche, avec une paresse motorisée qui me laissa le temps d’admirer les invraisemblables moulures qui l’ornaient, représentant deux d’écureuils debout sur une branche d’arbre, une grosse noisette serrée entre leurs pattes et le museau levé vers la pleine lune. Mais une fois le portail franchi, ce ne fût pas l’astre de la nuit qui nous accueillit, mais bien celui du jour ; un Soleil brûlant, qui régnait depuis son trône de ciel sur une large prairie verdoyante. Ce changement radical d’atmosphère, en plus de me faire regretter la fraîcheur du sous-bois, me donna l’impression de franchir bien plus qu’un simple accès vers une propriété privée.

Passé cette frontière, je pénétrais dans le territoire de l’imagination de Simone Durgeon, avec la sensation d’être un explorateur s’aventurant au cœur d’une forêt originelle, noyau d’une surprenante beauté qui, par bonheur, avait réussi à disperser quelques-unes de ses graines dans notre monde à nous, celui du réel. Je dis réel, car tout, au sein des presque deux kilomètres carrés qui constituaient la propriété semblait appartenir à une autre dimension et à un autre temps.

La voiture continua tranquillement sa route, traversant une clairière légèrement vallonnée, tapissée d’une éclatante herbe verte inondée de Soleil. Elle suivait une allée pavée de pierres, et à mesure que nous nous enfoncions dans la propriété, des petites cabanes, parfois même de larges maisons, apparaissaient et disparaissaient au gré du relief. Henry s’aperçut de mon air étonné, et répondit à mon interrogation muette (comme il avait certainement déjà dû le faire pour d’autres invités avant moi) :

_La propriété de Madame Durgeon s’étend sur un très large domaine qui formait autrefois, dans les années cinquante, un village complet. Regardez sur votre gauche. C’est dans ce bâtiment que Madame est allé à l’école. À côté, c’était la mairie. Tout ou presque a fini par être abandonné par les habitants, à cause de l’isolement induit par la forêt qui nous entoure. Mais Simone était tellement attachée à cet endroit qu’elle en a acheté tous les terrains. Juridiquement parlant, vous êtes à la fois chez Simone Durgeon, et au Durgeon, lieu-dit du village voisin.

_Voilà qui n’est pas commun !

_Peu de choses le sont lorsque l’on s’intéresse à la vie de Madame Durgeon. Mais vous vous en rendrez rapidement compte ! dit-il avec un petit rire joyeux.

Nous continuâmes notre route, et j’eus l’occasion d’apercevoir une poignée d’autres bâtisses aux façades peintes de couleurs vives, qui elles ne semblaient pas abandonnées. Je me demandai un instant pourquoi Simone ne m’avait pas demandé de rester dans l’une d’elles plutôt que dans un chalet perdu au cœur de la forêt.

La voiture finit par s’engager dans une allée bornée de peupliers immobiles qui la mena devant une villa démesurément grande. Son architecture moderne tranchait radicalement avec celle datée de ses voisines parfois mi-centenaires, même si une partie de l’aile gauche semblait avoir été reconstruite sur une base de pierres anciennes. Henry me demanda de descendre, et ce n’est pas sans surprise que je posai les pieds sur des pavés fraîchement coloriés à la craie de multiples couleurs criardes. Simone s’était visiblement donné du mal pour m’offrir un accueil coloré !

Henry m’accompagna jusqu’à la porte d’entrée, qui m’apparut d’abord comme normale. Mais comme rien ne semblait pouvoir être commun dans le monde merveilleux de Simone Durgeon, je m’aperçus que le fer qui la constituait était couvert d’une rouille décorative, travaillée de sorte que les traces d’oxydation représentent une portée de renard protégée par leur mère, la taille et la queue enroulées autour de sa progéniture. Henry claqua le heurtoir en forme de cerise avant d’ouvrir en faisant grincer les gonds. Nous pénétrâmes dans le vestibule, presque aussi grand que le chalet dans lequel je venais de passer une semaine, et qui contenait tout le nécessaire pour faire patienter des invités.

_Asseyez-vous sur le sofa, je vais de ce pas prévenir Madame Durgeon de votre arrivée. Vous pouvez vous servir un café si tel est votre désir, mais je pense que Madame vous proposera quelque boisson. Elle est très impatiente de vous voir, vous savez !

_Moi aussi, répondis-je encore un peu chamboulé par mon arrivée.

Cinq minutes plus tard, Henry me conduisait à travers un dédale de plusieurs couloirs, tous habillés de peinture aux styles divers que je ne reconnus pas, qui débouchèrent sous le ciel bleu, au sein d’un agréable patio. Une cascade aménagée glapissait en son centre, s’écoulant du sommet d’un petit rocher vers un basin naturel où baignaient des dizaines de poissons exotiques. Simone était assise juste à côté, accoudée à une petite table de jardin ronde qu’un large parasol protégeait du Soleil frappant.

_Enfin ! s’exclama-t-elle en se levant avec un sourire communicatif. Bonjour Olivier ! Bienvenue chez moi !

_Bonjour Madame Durgeon. Ravi de pouvoir enfin vous rencontrer en personne. Votre propriété est incroyable !

Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre d’une personne âgée vivant recluse dans sa villa, Simone avait le contact facile. Je lui tendis la main, mais elle me serra vivement dans ses bras vigoureux et me toisa comme une grand-mère l’aurait fait avec son petit-fils avant de dire quelque chose comme mon dieu, qu’est-ce que tu as grandi !

_Asseyez-vous, je vous en prie. Dites-moi, avez-vous remarqué ? À l’entrée ? Demanda-t-elle remplie d’une curiosité amusée.

_Vous voulez dire les décorations ? La craie sur les pavés ? Demandai-je en m’installant sur la petite chaise en face d’elle.

_Oui ! Est-ce que cela vous a plu ?

_Je n’ai jamais reçu pareil accueil de toute ma vie ! Est-ce vous qui avez tout préparé ?

_Bien sûr ! Tout était prêt il y a déjà une semaine, mais cette maudite pluie a gâché votre arrivée.

_En effet, il pleut ici plus qu’à Paris !

Elle rit de bon cœur.

_Voilà ce que me disent les Parisiens à chaque fois qu’ils me rendent visite. J’ai fini par en conclure que Paris était une ville moins merveilleuse que les histoires et les peintures aimeraient nous le faire penser. C’est pourquoi je n’y ai jamais posé les pieds. Je préfère la forêt aux immeubles ! Voulez-vous un peu de jus de banane noix de coco ?

Je n’eus pas le temps de répondre qu’elle héla :

_Henry ! Apporte-nous un verre de jus, et aussi la malle !

_Tout de suite Madame, répondit Henry avant de se diriger vers une grande baie vitrée menant à la cuisine.

_La malle ? Interrogeai-je sans cacher ma surprise.

_Une de mes boites à souvenir ! J’ai songé que cela pourrait être utile.

_En effet, cela pourra se révéler utile pour plus tard, lorsque nous auront déjà un peu discuté de ce que je peux faire pour vous.

_Bien sûr, bien sûr. De ce que vous pouvez faire pour moi…

Son regard se perdit dans le balai de nageoires du bassin tandis qu’Henry revenait avec un grand verre de jus de fruits dans une main tout en tirant une malle à roulette de l’autre.

_Merci beaucoup, dis-je avant de goûter.

Un instant passa durant lequel je savourai le cocktail, attendant que Simone sorte de sa rêverie. Ce qu’elle fît avec un sourire plein de malice enfantine, comme les anciens peuvent parfois en avoir en repensant à leur enfance. C’est alors qu’elle retourna le livre qu’elle avait laissé ouvert sur la table pour m’en montrer la couverture. Un livre que je connaissais très bien. J’avalai mon jus de travers et failli m’étouffer.

_Monsieur Doré, avant de commencer, j’aimerais beaucoup, si cela n’est pas trop vous demander, avoir votre autographe. Sur la page de garde, avec un petit mot, ce serait parfait.

Je mis un certain temps à sortir de ma confusion, ce qui amusa mon hôte au plus point. Même Henry se mit à rire, avec la retenue joviale qui le caractérisait. Je m’étais attendu à ce que cette première rencontre se déroule de bien des manières, mais dans aucun scénario je ne m’étais imaginé que Simone Durgeon, célébrité parmi les plus appréciées de cette planète, me tende Poèmes de Cap Vert, mon premier et seul recueil de poésie jamais publié.

_Et bien, jeune homme, est-ce la première fois que quelqu’un vous demande une dédicace ?

_A vrai dire, oui. Je crois que je n’ai jamais été aussi surpris de ma vie ! Mais comment vous êtes-vous procuré ce livre ? À ma connaissance, il n’a été édité qu’une fois, en très peu d’exemplaires. Et il n’a pas très bien marché…

_Je l’ai reçu en cadeau, il y a bien longtemps, me répondit-elle en sirotant son cocktail. Voyez-vous, j’ai toujours été très friande de poésie. La peinture et la poésie sont deux arts qui ont plus de points en commun qu’on ne l’imagine. Ils font réfléchir, rêver et voyager. Et ils sont beaux, bien entendu. En plus de cela, j’éprouve une attirance profonde pour ce magnifique pays qu’est le Cap Vert. Une très chère amie à moi y a résidé pendant des années, et durant tout ce temps, elle n’a jamais manqué de m’envoyer des lettres et des cartes postales de là-bas, si bien que j’ai l’impression de connaître l’archipel mieux que ma propre villa ! C’est cette amie qui m’a offert ce livre, à l’époque, intriguée qu’elle était par le titre.

_Je vois. Eh bien, puisque vous me le demandez si gentiment, je ne peux pas refuser !

Je signai la page de garde en l’agrémentant de ce petit message : « Pour Simone Durgeon, mon unique autographe pour une artiste unique ! »

_Vous êtes bien charmant, Olivier. Et aussi un excellent poète. J’ai relu vos poèmes hier soir, pour la centième fois peut-être, et comme à chaque fois je n’ai pas pu m’endormir avant d’avoir terminé. Il était vingt-trois heures, vous imaginez ? C’est presque l’équivalent d’une nuit blanche pour quelqu’un de mon âge ! Dites-moi, pourquoi n’avez-vous pas écrits d’autres poèmes ? Pardonnez ma curiosité…

_La réponse est simple. Poèmes du Cap Vert ne s’est pas très bien vendu, et je me suis vu proposer dans la foulée l’écriture d’une biographie. Et j’ai tout simplement adoré ce travail. Cela pourra peut-être vous paraître étrange, mais sous bien des aspects, la rédaction d’une biographie ressemble à celle d’un poème. Un bon biographe se doit de trouver les bons mots pour exprimer ceux de son client, un peu comme le poète est au service de sa muse.

Ces dernières paroles illuminèrent le visage constellé de rides d’expressions de Simone, et ses yeux pétillèrent.

_Ah ! Voilà qui est fort intéressant ! Vraiment très intéressant ! Je serais donc, de ce point de vue, une sorte de muse pour votre travail d’écrivain ?

_En quelque sorte, oui. Fis-je un peu gêné. Avant d’enfin vous rencontrer, j’ai étudié avec attention vos œuvres, en allant les voir de mes propres yeux quand j’en avais l’occasion ; et le moins que l’on puisse dire, c’est que votre travail est très inspirant ! Mais cela ne constitue qu’une petite partie du travail à accomplir, je dois encore et surtout en apprendre un peu plus sur votre vie personnelle.

Et aussi soudainement que l’excitation l’avait gagnée quelques secondes plus tôt, Simone haussa un de ses sourcils blancs et ébouriffés, et son visage se rembrunit, au point que j’eus peur d’avoir abordé le sujet un peu trop rapidement. Il était évident qu’une personne aussi secrète sur sa vie privée n’allait pas me livrer tous ses secrets au bout de cinq minutes de conversation. Ma remarque n’avait pas été très subtile. Aussi décidai-je de redresser la barre tout de suite, pour ne laisser planer aucun malaise entre nous.

— Évidemment, et j’insiste bien sur ce point, je ne travaillerai qu’avec votre entière collaboration, et votre biographie ne contiendra que ce que vous voudrez bien qu’elle contienne.

Simone se ressaisit et me rassura.

— Bien sûr que nous allons collaborer. Et nous allons même faire une sacrée paire tous les deux ! Vous savez pourquoi ?

Je lui donnai un regard interrogateur.

— Parce que vous êtes la personne la mieux placée pour réaliser le projet que j’ai en tête depuis des années.

Disant cela, elle tapota le dos de la malle, dont le bruit étouffé me fit deviner qu’elle était remplie à ras-bord.

— Si vous voulez bien vous donner la peine de la poser sur la table. Je suis encore vigoureuse, mais pas au point de porter deux fois mon poids.

Je m’exécutai, et fût surpris de découvrir la malle verrouillée par trois cadenas de très gros calibre.

_Avez-vous les clés ? Demandai-je naïvement à Henri, qui tourna son regard vers Simone comme pour m’encourager à lui reposer la question. Ce que je fis. Celle-ci arbora alors son sourire amusé et malicieux qui, je m’en félicite, allait être celui qu’elle porterait le plus souvent en ma compagnie, tant la petite aventure qu’elle m’avait préparé allait la divertir.

— Bien sûr que je les ai ! Mais vous, non. Du moins, pas encore !

Interloqué, je lui demandai de m’en dire plus.

— Monsieur Doré, je me dois d’être honnête avec vous. J’ai contacté votre éditeur pour lui demander si vous vouliez bien écrire ma biographie, et dans le fond, c’est bien ce que vous allez faire. Mais dans la forme, j’attends de vous quelque chose de… quelque chose d’assez peu commun. Vous savez certainement que je révèle une nouvelle œuvre chaque premier dimanche de septembre. Une peinture, la plupart du temps, mais aussi parfois une sculpture. Cette année, cependant, j’aimerais faire quelque chose de différent. Et pour cela, j’ai besoin de votre aide. J’ai besoin de vos talents combinés de biographe et de poète pour m’aider à faire réaliser ma dernière œuvre.

Je retournai sa dernière phrase dans ma tête, sachant qu’elle ne s’était pas trompée dans le choix de ses mots.

_Qu’entendez-vous exactement par faire réaliser votre dernière œuvre ?

— Reprenez donc un peu de jus, je vais vous expliquer. Et il est essentiel que vous restiez bien hydraté sous ce grand Soleil !

Je ne me fis pas prier et bus à nouveau au délicieux nectar de banane noix de coco. L’ombre du parasol peinait à me protéger du Soleil, mais Simone, elle, ne semblait pas importunée du tout par la chaleur. Elle prit une grande inspiration et commença à me fournir les premiers éléments essentiels de sa biographie. Ou devrais-je dire, de sa dernière œuvre.

— Toute ma vie, je me suis sentie obligée de créer. Vous êtes écrivain, alors je pense que vous comprenez de quoi je veux parler. Pour nous, les créatifs, il est essentiel de faire sortir les choses de nous, peu importe notre domaine, notre talent. Il est essentiel de se donner aux autres, de se dévoiler. Seulement voilà, malgré ma longue carrière d’artiste, j’ai cette impression, tenace, de jamais ne m’être vraiment dévoilée. Pis encore, je n’ai peut-être même jamais donné de moi-même. (Je voulus intervenir, mais elle tua ma remarque dans l’œuf d’un balayage aérien de la main). Non, je sais ce que vous vous dites. Que je me trompe ; mais non, le constat est là.

— J’ai pourtant du mal à y croire. Et encore plus à comprendre où vous voulez en venir.

— Laissez-moi mieux vous expliquer avec un exemple.

Elle attrapa son exemplaire fraîchement dédicacé de Poèmes de Cap Vert et posa son doigt sur la couverture.

— Lorsque vous avez écrit ce livre, lorsque vous avez aligné ces si jolis mots entre eux pour en faire des sonnets, à votre avis, d’où vous venait l’inspiration ? Quelle en était l’origine ?

Je pris le temps de la réflexion.

— Eh bien, la première réponse qui me viendrait à l’esprit serait que l’inspiration m’a été donnée par l’île. Qu’elle viendrait de l’impact que sa beauté sauvage a eu sur moi, à l’époque. Cependant… Je pense que cette réponse est incomplète, et que se limiter au mythe de la muse frappant l’artiste de sa bénédiction reviendrait à se méprendre sur la nature de l’inspiration ; sur ce qu’elle est vraiment. Je crois donc que ces poèmes que j’ai écrits sont en majeure partie sortis de moi, de ma sensibilité. Mon voyage au Cap Vert a certainement fait office de déclencheur, de déclic, et il est évident que mes poèmes n’auraient jamais existé si je n’avais pas un jour débarqué sur ces plages. Mais comment savoir si ce déclic n’aurait pas aussi eu lieu ailleurs, en Amazonie par exemple ? J’aurais peut-être alors nommé mon recueil Poème d’Amazonie, et mes sonnets auraient été très similaires…

Elle me regarda sans rien dire, comme si elle savait que je n’avais pas encore terminé ma réponse.

— Mes poèmes venaient avant tout de moi. De mon imagination, de ma sensibilité et de mon travail, du cœur que j’y ai instillé. Si je peux parler ainsi. Pour le meilleur et pour le pire ! Ajoutai-je en riant de moi-même avant de reboire une gorgée. Elle reprit :

— La poésie résidait en vous. C’est certain, car vous l’avez inventée de toute pièce. Mais laissez-moi vous demander ceci : lorsque vous avez écrit la biographie de ce milliardaire français qui a fait fortune grâce à la vente d’arme à feu, à votre avis, d’où venait votre inspiration ?

Je pris encore le temps de réfléchir. Je sentais bien que je passais là une sorte de test qu’il me fallait réussir.

— Eh bien, comme je le dis souvent, en tant que biographe, la moitié du travail est déjà faite par celui ou celle dont on raconte l’histoire. Pour le reste, je ne sais si l’on peut parler d’inspiration pour un tel travail. À vrai dire, j’ai plus l’impression, lorsque j’écris une biographie, de réaliser une enquête, comme un inspecteur de police qui voudrait tout savoir sur le passé d’un suspect.

Son visage s’illumina :

— Voilà qui est fort intéressant ! Vous enquêtez, donc… Et ne créez pas tout de zéro. Vous observez les événements et les interprétez à votre façon.

— Oui. Oui, on peut dire cela comme ça.

— Eh bien il en va de même pour moi et mon travail de peintre.

Mon regard fut assez interrogateur pour qu’elle continue de développer le fil de sa pensée.

— Je ne me considère pas comme une artiste. Pas du tout. J’ai déjà rencontré de vrais artistes, tous plus fabuleux les uns que les autres. Des peintres bien sûr, mais aussi des musiciens, des écrivains, des danseurs et j’en passe. Tous, sans exception, possédaient quelque chose que je n’ai jamais eu. Ils avaient du cœur !

_Madame Durgeon, si vous me permettez la remarque, je pense que vous exagérez grandement. J’ai vu vos œuvres de mes propres yeux, et je sais l’effet qu’elles ont eu sur moi. Si vous, vous n’avez pas de cœur, alors rares sont ceux qui en ont.

— Merci pour le compliment, mais attendez un peu que je finisse ! Vous êtes bien trop pressé ! Bien sûr que j’ai un cœur. Mais celui-ci est incroyablement ordinaire. Il n’a jamais rien eu de spécial. Je n’ai jamais rien sentis de particulier en moi. J’ai toujours eu l’esprit créatif, bien sûr, et j’ai toujours éprouvé le besoin de faire quelque chose de mes dix doigts. Mais l’art est pour moi un alambic complexe censé extraire la substance de mes pensées. Je suis en fait une réflexive ; je tire les files des bobines enroulées devant moi, qui parfois me tombent dessus sans même que je m’en aperçoive, et je les noue entre eux pour en faire quelque chose, artistique si possible. Mais les vrais artistes, eux, ruissellent d’idées comme d’une source infinie, un puits intarissable. Tout vient d’eux. Moi, je travaille l’existant, parfois même l’absent, et j’invente ce qui sert à transmettre mon message. Ma créativité est un outil, et non une question de vie ou de mort comme elle peut l’être pour certains. C’est pourquoi j’insiste sur le fait que ce que j’ai créé n’a jamais trouvé sa source dans mon cœur. Non… Au fond de moi, je ne me sens pas comme une créatrice, mais plutôt, comme un catalyseur.

J’aurais aimé qu’elle continue, tant j’étais pendu à ses lèvres. Mais en prononçant ce dernier mot, catalyseur, elle releva son regard vers moi, et je lus dans ses yeux un sentiment que je connaissais bien, pour l’avoir vu sur presque tous les visages des personnes avec qui j’avais travaillé : le besoin, l’envie et l’espérance d’être compris. Et bienheureux je fus de soudainement comprendre où elle voulait en venir.

— Moi aussi, je suis un catalyseur. Je transcris le cœur des autres, avec mon travail, mes recherches, mes mots…

Elle sourit avec douceur.

— Pas seulement. Vous avez aussi écrit Poèmes du Cap Vert. Une œuvre qui venait de vous, et uniquement de vous. Votre création personnelle. Votre bijou qui a jamais vous appartiendra !

— Vous avez certainement raison, mais alors… Vous voulez dire que vous n’avez jamais créé quelque chose qui venait uniquement de vous ? C’est difficile à croire, vraiment.

— Et pourtant, c’est vrai. Je suis quelqu’un d’extrêmement ordinaire. Mon talent d’artiste, je ne le dois qu’à un travail régulier et acharné. Rien d’autre n’est inné chez moi que ma totale banalité. Et je ne serais certainement jamais sortie du lot si un élément perturbateur ne s’était introduit très tôt dans ma vie, me permettant de devenir la personne que je suis aujourd’hui.

_Et cet élément perturbateur, quel est-il ?

Et cala son dos au fond du siège et détourna son regard vers la cascade.

— Je suis une personne ordinaire à qui il est arrivé un événement extraordinaire. Une chose si incroyable qu’elle a radicalement façonné ma manière de vivre, ma manière d’appréhender le monde. Une particularité, une exception qui m’a rendue unique. Mon grand secret…

Elle se pencha vers moi et me regarda avec intensité.

_Je voudrais, grâce à vous, non pas réaliser ma dernière œuvre, mais ma première véritable. Une qui ne soit pas biaisée, trafiquée par le filtre de mon secret, mais qui exprime la vérité de mon cœur, mon identité. Seule, j’en suis incapable, mais avec vous, cela sera peut-être possible. J’ai longtemps cherché une personne capable de me comprendre, un catalyseur comme moi, mais aussi un artiste, comme vous. J’ai besoin de vous, Olivier ! J’ai besoin que vous usiez de toute votre sensibilité de poète et de votre talent de biographie pour raconter ma vie. J’ai besoin que vous réalisiez, pour moi, ma dernière œuvre. Et pour cela, il vous faudra découvrir mon plus grand secret.

Je restai bouche bée pendant un long moment.

— Reprenez donc une gorgée, ça vous fera du bien ! Henry ! Ramène-nous du jus !

Le majordome avait eu la présence d’esprit de s’éclipser dès que notre conversation était devenue sérieuse, et il revint de la cuisine avec un nouveau verre. Pendant qu’il débarrassait l’ancien que j’avais vidé sans même m’en apercevoir, Simone me demanda :

_Alors, vous en dites quoi ? Est-ce que ça vous dit de me suivre sur ce coup-là ? Je ne vous cache pas que je serais très déçue si vous me refusiez une telle offre !

Je remerciai Henry et entreprit de retranscrire ses propos, savoir-faire essentiel de biographe.

— Si je comprends bien, vous voulez que je vous aide à réaliser votre dernière œuvre, que vous considérerez comme votre seule véritable œuvre. Cette création ne sera pas une peinture, mais votre une biographie, écrite par mes soins, et dont l’inspiration principale viendra de vous, de votre cœur, que je devrai retranscrire. Et la seule façon que j’aurai, que nous aurons, de parvenir à cette fin, sera que je découvre votre plus grand secret, l’événement qui a marqué votre vie à tout jamais.

— Tout à fait. Ce secret que je n’ai partagé qu’avec deux personnes au cours de ma vie. Ce qui ferait de vous la troisième.

— J’en serais très flatté. Et je ne ferai durer aucun suspens ici. Bien que je n’en mesure sans doute pas encore toute la portée, je me sens extrêmement enthousiaste à l’idée de mener ce projet avec vous ! Toutefois, avant de m’engager définitivement, j’ai quelques questions à vous poser. Trois, pour être précis.

— Tout ce que vous voudrez, mon garçon !

— D’abord, cette mystérieuse malle, dis-je en en frappant lourdement le couvercle de la paume de la main. Que vient-elle faire dans cette affaire ?

— C’est bien simple ! Il y a dans cette malle votre récompense pour avoir été un bon enquêteur ! Des preuves, voilà ce que vous y trouverez. Toutes les lettres que j’ai reçues au cours de ma longue vie. Elle est fermée à clé par trois cadenas, et pas des petits !

_ Et comment obtenir les clés qui les ouvriront ?

_Je vous en remettrai une en main propre après chaque séance. Je ne veux pas vous en dire trop tout de suite, mais si tout ce passe comme prévu, vous et moi n’aurons besoin que de trois entrevues pour venir à bout de notre petite affaire. Quatre, si jamais tout se déroule comme je l’espère que je vous invite à boire autre chose que du jus pour fêter notre réussite ! Disons, du champagne. On m’en a offert du très bon récemment, et l’alcool n’est appréciable que lorsqu’il est partagé !

_Ce serait avec plaisir ! Voici ma seconde question. Je précise cependant que vous n’êtes pas obligé d’y répondre, si vous ne jugez pas cela nécessaire.

_Je vous en prie, posez-la !

Je bus une gorgée de jus, le temps de formuler une phrase sans ambiguïté dans ma tête.

_J’entends bien, d’après ce que vous m’avez expliqué, pourquoi vous considérerez votre biographie comme votre première œuvre véritable. Mais pourquoi pensez-vous que ce sera aussi votre dernière ? Allez-vous prendre votre retraite ?

Elle rit de bon cœur avant de répondre.

_J’ai vraiment bien fait de vous embaucher ! Vous n’êtes pas ici depuis plus d’une heure, et vous avez déjà accepté ma démarche et commencé à enquêter de manière pertinente ! Je vais être honnête avec vous. Je suis une femme âgée. Trop âgée. J’ai 87 ans, et même si je suis plutôt en forme, je sens bien que les forces m’abandonnent. Si ce n’était que mon corps qui lâchait, je garderais prise sur le monde. Mais mon esprit aussi me joue des tours. Oh je ne suis pas folle, rassurez-vous, j’ai bien toute ma tête. Je suis juste fatiguée. Créer a toujours été un processus épuisant, et j’ai tout simplement atteint le fond du réservoir. Alors je préfère consacrer toute l’énergie qu’il me reste à cette dernière œuvre. Autrement dit, et pour répondre à votre question : oui, je veux prendre ma retraite, et quitter le monde de l’art en beauté.

_Je vois. Je vous promets de faire du mieux pour que vous y parveniez.

_Et j’ai entièrement confiance en vous, cher ami ! C’est pourquoi je vais à présent vous demander de partir et de revenir demain. Il est presque midi, et je suis sûre que votre femme sera contente de vous avoir pour manger. Pour ma part, j’ai des préparatifs à réaliser pour notre première séance ! Palpitant ! Cela va être palpitant !

_Je n’en attends pas moins, même si je n’ai pas la moindre idée de ce qui m’attend.

_Ce sera la surprise !

Elle se leva et je fis de même.

_Oh ! Mais idiote que je suis. Je vous congédie alors que vous avez une troisième question à me poser.

_En effet, il me reste une demande. J’aimerais beaucoup connaître la recette de ce cocktail. Ce jus est un vrai délice !

_Aha ! Je chargerai ce bon Henry de vous confier la recette. Mais si vous voulez tout savoir, le secret réside avant tout dans la matière première. Je fais pousser chaque ingrédient moi-même.

_Vous avez des ananas et des noix de coco dans votre jardin ?!

_Tout à fait. Tout pousse partout, si l’on sait comment s’y prendre.

_Je sens que je vais aller de surprise en surprise avec vous, Madame Durgeon.

_Oh, appelez-moi Simone, et je vous appellerai Olivier si cela vous convient.

_Cela me convient parfaitement.

_Je vous dis à demain, Henry va vous raccompagner.

Sur le chemin du retour, alors que la voiture traçait dans le sous-bois, je ne pus m’empêcher d’essayer de deviner ce qu’allait me demander Simone. Mais tous les scénarios que je m’inventai étaient loin de la réalité qui m’attendait.

3

Le lendemain, c’est encore un Soleil resplendissant qui m’accueillit dans la prairie verdoyante du Durgeon. Henry, plus jovial que jamais, me conduisit par-delà la villa, à travers une large plantation de vigoureux arbres fruitiers tous garnis de pommes et de poires bien mûrs, mais aussi des mangues, de kiwis, de citrons et, spectacle insolite dans cette région de l’est de la France, de noix de coco, accrochées aux creux des palmes détendues de leurs cocotiers. Simone m’avait bien prévenu qu’elle faisait pousser ses fruits elle-même, mais il m’avait fallu le voir pour le croire.

Nous roulâmes quelques minutes encore, avant de nous garer devant une vieille maison plantée à l’orée de la forêt. D’aspect simple et délabré, ses murs étaient griffés de longues fissures et dévorés par le lierre, comme si le bois à côté avait essayé de l’attirer à lui durant des années sans qu’elle ne cède. Simone m’attendait sur le pas de la porte :

_Bonjour Olivier ! Comment allez-vous ? Belle journée, n’est-ce pas ?

_Magnifique ! Nous sommes passés dans votre plantation fruitière. J’ai été très étonné de découvrir une telle diversité !

_J’aime les fruits, que voulez-vous. C’est mon péché mignon ! Allez, entrez donc, j’ai beaucoup de choses à vous montrer. Attention à la marche !

Je la suivis à l’intérieur, souffrant quelques secondes de l’écart soudain de température et de luminosité. Les volets étaient tous fermés, et je l’aidai à les ouvrir pour faire entrer un peu de Soleil. Au bruit grinçant et à la résistance que m’opposèrent les gonds, je conclus que ceux-ci n’avaient pas servi depuis de nombreuses années. Quand nous eûmes fini d’aérer, d’épais grains de poussière, réveillés de leur long sommeil, flottaient calmement dans la luminosité nouvelle. Simone m’invita à m’asseoir à une large table de bois. Nous nous trouvions alors dans ce qui ressemblait à une salle de vie, aménagée d’une cheminée en coin et d’antiques ustensiles de cuisine accrochés aux murs, au-dessus d’un petit évier et d’un four à bois en fonte qui aurait eu sa place dans un musée. Sur la table, une pile d’albums photos n’attendaient que d’être ouverts. Simone s’installa à côté de moi, alors que j’entendais la voiture partir.

_J’ai demandé à Henry de nous donner une petite heure de tranquillité.

Une heure ne suffirait certainement pas à inspecter chaque album, mais ma confiance en Simone était totale. Elle seule savait où elle voulait en venir, et de mon côté, je n’avais qu’à jouer le jeu pour le découvrir.

_Comme vous l’avez certainement déjà deviné, j’ai ici une collection de vieilles photographies. Et ce n’est pas peu dire. Certaines d’entre elles sont plus âgées que moi.

Je lui souris, impatient.

_J’aimerais que vous les feuilletiez.

_Avec grand plaisir, dis-je en m’attaquant immédiatement au premier tome comme si l’on venait de me donner le top départ d’une course.

Et c’est effectivement dans un marathon que je m’engageais. J’avais affaire avec des images jaunies, aux bordures crantées, représentant pour la plupart des portraits de jeunes gens. Je tournai les pages, de plus en plus vite, tout en restant attentif aux détails, essayant de comprendre à qui appartenaient ces visages qui défilaient sous mes yeux. J’estimai que les photographies dataient des années 30, mais certaines devaient être plus anciennes encore, peut-être issues du XIXe siècle. Je fermai le premier tome après dix minutes d’observation et me plongeai dans le deuxième, juste pour découvrir que celui-ci était rempli lui aussi de portraits d’enfants, d’adultes, de garçons, de filles, d’adolescents et d’anciens, issues du monde entier, d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et d’Europe. On distinguait les photographies prisent par des professionnels au sérieux des figures qui posaient de manière officielle, en costume militaire pour les hommes et en robe pour les femmes, à celles prises de façon beaucoup moins formelle dont les sourires et la joie floue venaient égayer les pages de ce trombinoscope presque centenaire.

J’observais chaque image consciencieusement, sans jamais glisser sur elles, de peur de rater un détail important, tandis que Simone me regardait en silence. Lorsque j’eus terminé le cinquième tome, et qu’il en restait encore le double à explorer, je m’accordai une pause. Une demi-heure déjà s’était écoulée. Je n’avais pas vu le temps passer.

_Une fois de plus, Madame Durgeon, vous me prenez au dépourvu.

Elle me sourit tendrement, mi-amusée, mi en attente de mes conclusions. C’était un jeu auquel je jouais, mais un jeu sérieux, à l’enjeu considérable : créer sa dernière œuvre. Alors j’entrepris, comme je le fais souvent lorsque je travaille, de réfléchir à voix haute :

_J’imagine, dis-je en posant la main sur la pile restante, que si j’ouvre ces autres volumes, je tomberai encore et encore sur des portraits d’inconnus. Inconnus de tous âges et de toutes nationalités.

_Votre intuition ne vous trompe pas, en effet.

_Si tel est le cas, je crois que je préfère stopper mon enquête ici et, si vous me le permettez, vous poser quelques questions.

_Je vous en prie. Une enquête sans interrogatoire n’est pas une enquête digne de ce nom !

Je me redressai sur ma chaise.

_Ces portraits… entamai-je. Ces portraits sont d’une richesse, d’une diversité incroyable. Ils sont anciens, aussi. Étant donné la qualité des images et de leur support, et au vu de l’état de conservation des albums eux-mêmes, j’estime que ceux-ci ont été remplis, je dirais, dans les années 50.

Simone approuva ma remarque d’une moue exagérément impressionnée. Je continuai.

_La question, maintenant, et de se demander quelle motivation pouvait avoir une personne à réaliser un tel travail. Je ne pense pas me tromper en disant que vous en êtes l’auteur. C’est pourquoi je pressens derrière tout cela un motif artistique.

J’attendis une réaction de sa part, mais son expression n’avait pas changé. Je saisis un album que je n’avais pas encore ouvert et l’ouvris au hasard. Trois jeunes enfants se tenaient assis sur un banc, du plus grand au plus petit ; les jambes du dernier ne touchaient pas le sol.

_Est-ce là un travail de recherche ?

Je pensai à la série de portraits qui l’avaient fait connaître.

_Un travaille de recherche pour votre collection des portraits, peut-être ? Personne n’a jamais su si les personnes que vous avez peintes étaient des modèles. Et la date correspondrait…

Cette fois, je tirai d’elle un sourire en coin, à demi satisfait.

_Vous y êtes presque mon cher Olivier. Plus précisément, vous y êtes à moitié. Suivez-moi donc.

Elle se leva, soudainement dynamisée par notre conversation, et me devança dans la salle d’à côté. Dans le temps, cela avait dû être une chambre, mais aujourd’hui, elle s’était transformée en coffre à trésor, dont la découverte me laissa stupéfait.

_Je les reconnais… balbutiai-je.

À la moquette turquoise qui recouvrait les murs étaient accrochés, à l’aide de larges punaises en cuivre, les photographies originales de la série des portraits.

_Ce sont eux. Les visages ! M’exclamai-je en tournant sur moi-même depuis le centre de la pièce. La Petite Fille et la FleurL’Homme au Chapeau de Bois… Et là. C’est vous. Que vous aviez l’air adorable !

Elle eut l’air attendrit par ma remarque et s’approcha de la petite photographie carrée.

_C’est ma mère qui a pris cette photo, le jour de mon seizième anniversaire. Une journée si belle que je me suis juré de ne jamais l’oublier. Si jamais on me permettait de revivre un jour de ma vie, je choisirais celui-ci…

Je pris le temps d’essayer de reconnaître les visages pour les associer aux portraits que j’avais gardé en mémoire, mais ceux-ci avaient parfois été si déformés par les supports utilisés par Simone que, pour une grande partie, je dus m’en remettre à elle. Tandis qu’elle me rafraîchissait la mémoire, je ne pus m’empêcher de visualiser la jeune Simone se tenir dans cette même pièce, des dizaines d’années plus tôt, en train de choisir cette cinquantaine de visages parmi une collection de plusieurs milliers. J’eus le pressentiment que la prochaine étape de mon enquête allait être de deviner quelle raison l’avait poussée à constituer ce groupe plutôt qu’un autre.

Lorsqu’elle eut terminé, elle s’adossa à un mur pour souffler un peu. Plus que le long exposé qu’elle venait de faire, je sentis que l’émotion était montée en elle et l’avait prise de court. Je ne lui en demandai pas plus pour le moment, et le silence s’installa entre nous. Comme elle s’aperçut que je venais de reprendre le cours de ma réflexion, elle attendit sagement que j’énonce mes nouvelles théories.

Mais cette fois-ci, je bloquais. J’avais passé en revue des centaines de portraits quelques minutes plus tôt, et en les comparant à ceux qui décoraient désormais cette chambre oubliée, je ne décelai rien de particulier. Aucun de ces visages ne sortait de l’ordinaire, et j’aurais très bien pu remplacer n’importe laquelle de ces photographies par une autre tirée au hasard dans l’un des albums sans que le résultat global de l’œuvre n’ait été altéré. Cet état de fait devint bientôt si prégnant dans mon esprit que j’en vins à la seule explication que je trouvai possible, bien qu’encore incompréhensible :

_Vous n’avez pas choisi, n’est-ce pas ? Vous avez tiré ces portraits au hasard dans votre collection ?

Elle me sourit tendrement, et je crus discerner un peu de fierté dans son regard.

_Le hasard, voilà un mot qui veut à la fois tout et rien dire. Je n’ai ni choisi moi-même les photographies, ni laissé le hasard faire le travail à ma place. Je préfère penser que ce sont elles qui sont venues à moi. Que ce sont elles qui m’ont choisie, et pas l’inverse.

_Je crois que je commence à comprendre, dis-je en m’approchant de son portrait. C’est pour cela que vous m’avez dit que je n’avais deviné qu’une partie de la vérité. Vous avez bien utilisé vos albums pour le travail des portraits, mais ceux-ci ne faisaient pas office de travail préparatoire. Leur rôle, initial tout du moins, devait être tout autre.

_Ah, Olivier, vous avez vraiment du flair.

_Disons plutôt que, pour le moment, j’arrive à suivre votre logique. Cependant, en ce qui concerne vos albums, si ceux-ci n’ont pas été remplis dans un but de recherche, alors je peine à imaginer la raison qui vous a poussé à rassembler une telle collection.

_Je crois qu’il est temps que je vous donne un petit coup de pouce. Attendez-moi ici une seconde.

Elle retourna dans la salle de vie et rapporta la chaise sur laquelle je m’étais assis plus tôt. Je m’empressai d’aller l’aider à la porter, mais c’était sans compter sur sa vigueur incroyable. Ces jus de fruits qu’elle buvait chaque jour devaient être fortement chargés en vitamines.

_Asseyez-vous ici, je vous prie, me demanda-t-elle en plaçant la chaise dans un coin de la pièce, orientée en direction de la fenêtre.

Je m’exécutai, et attendis d’autres instructions.

_Nous sommes actuellement dans ma chambre d’enfant. C’est ici que j’ai vécu jusqu’à l’âge de sept ans, avec mon père et ma mère. Nous avons ensuite déménagé dans une maison plus large, en centre du village, ou ce qu’il en restait, car la plupart de ses habitants de l’époque avaient déjà abandonné leurs vieilles bicoques pour le confort de la ville. Il ne restait alors plus qu’une poignée de vieux voisins trop attachés à leur maison et à leurs habitudes pour changer de vie. C’est encore le cas aujourd’hui, quand on y pense ! Aha ! Bref. C’est ici, dans cette salle, ma chambre, que m’est venu pour la première l’envie de faire quelque chose de mes dix doigts.

_La collection des portraits.

_Effectivement. Même si, à ce stade, l’enfant que j’étais n’avait qu’une vague idée de ce qu’allait devenir son projet. Il germait à peine, et on ne peut reconnaître une fleur tant qu’elle celle-ci n’est pas sortie de sa graine.

Simone se dirigea vers la fenêtre et l’ouvrit. Une vague de chaleur balaya la légère odeur de renfermé qui embaumait la pièce.

_Comme je vous l’ai dit hier, je suis un catalyseur, et non une artiste. Ce que j’ai créé n’est jamais totalement venu de moi, mais est venu à moi. Ma motivation à rassembler ces images du monde entier n’était pas issue de mon envie de créer. Cette envie est née bien plus tard. Après des heures d’ennui.

Elle ne dit rien de plus pour le moment, mais fixa avec insistance un des arbres de la forêt, le plus proche de la maison. Depuis ma chaise, j’apercevais une partie du haut de son tronc, ainsi que la base de son feuillage. C’était un arbre banal, hormis pour une branche qui, à première vue, paraissait cassée, car elle tombait, sans feuille, presque à la verticale le long du tronc. Mais en la regardant avec plus d’attention, je commençai à discerner, dans l’immobilité absolue qui l’entourait, une certaine forme. Un visage, dont la branche cassée formait l’arrête du nez, tandis que deux nœuds dans l’écorce creusaient des narines. Des yeux sombres et des sourcils de feuilles donnaient du caractère à ce curieux personnage.

_Je vois un visage, dis-je.

_Vous voyez un de mes plus vieux amis. Je l’appelais Norbert, dit-elle en se tournant vers moi. Vous vous tenez actuellement là où se trouvait mon lit d’enfant. Assise dessus, je pouvais le voir, sous un angle précis, qui me regardait et veillait sur moi. Cet arbre est mon plus vieil ami. Me croyez-vous ?

Je fis plus que la croire, je la compris.

_C’est la solitude, n’est-ce pas ? C’est l’isolation de votre village perdu en forêt qui vous a poussé à réunir ces photographies.

_ Ah, mon cher Olivier. Vous êtes bien plus qu’un bon enquêteur. Vous êtes un humaniste. Je l’ai su dès que je vous ai lu pour la première fois.

_Merci. C’est un très beau compliment.

_Je dois beaucoup à Norbert, reprit-elle en le regardant. C’est lui qui m’a soufflé l’idée de peindre mes visages d’inconnus sur des supports autres que de classiques tableaux. Le reste n’a été que du travail. Parfois acharné. Tous les éléments sont venus à moi et je les ai transformés. J’allais alors sur mes vingt ans, et je n’avais même pas conscience que j’étais en train de pratiquer de l’art. Je me doutais encore moins que celui-ci plairait un jour à un grand nombre d’inconnus. À l’époque, je le faisais pour moi. Pour faire quelque chose, rien de plus.

J’entendis la voiture arriver au loin, et j’aurais payé cher pour prolonger notre conversation de quelques minutes.

_Je crois que ce sera tout pour aujourd’hui, mon cher Olivier. Je ne m’attendais pas à ce que vous vous montriez aussi brillant, dit-elle en me tapotant l’épaule. Et je ne m’attendais pas non plus à ce que ces vieilleries provoquent un tel effet sur moi. C’est beaucoup d’émotion pour la vieille dame que je suis.

_Je peux tout à fait comprendre. Je crois que je ressentirais la même chose si je me trouvais à votre place.

Henry nous ouvrit les portières, et nous patientâmes un peu dans la voiture le temps qu’il scelle la maison et ses secrets, qui m’apparaissaient désormais comme les points de départ d’une vie exceptionnelle.

Simone m’invita à déjeuner dans son patio, et nous arrosâmes cette première journée de travail de grands verres de jus de fruits. Je n’eus pas le cœur d’approfondir les événements en lui posant des questions, cela aurait été mal venu tant cette heure avait été intense, pour elle comme pour moi. Au lieu de cela, nous parlâmes de tout et de rien, d’art, des nouvelles du monde et de ma famille. Je crois pouvoir dire que c’est à partir de ce moment-là que nous sommes véritablement devenus de bon amis.

A quatorze heures, une cloche retentit quelque part dans la villa, et Henry entra dans la salle à manger, l’air gêné de devoir interrompre notre causette.

_Je suis désolé madame, mais il est l’heure.

_Déjà ?! Que le temps passe vite quand on discute avec des personnes passionnantes. Il est malheureusement temps de nous quitter. Mais demain arrivera plus vite que prévu, et aura, je l’espère, son lot de surprise pour vous comme pour moi.

_Il me tarde déjà d’y être.

Je la saluai, et j’étais sur le point de quitter le patio lorsqu’elle ajouta.

_Au fait, Henry, vous pouvez donner la première clé au jeune homme. Il s’est très bien débrouillé !

_Je le ferai Madame, dit poliment le gentilhomme en me conduisant hors de la villa, à travers le labyrinthe de couloir qu’aujourd’hui encore je ne pourrais emprunter sans me perdre.

Le trajet retour jusqu’à mon chalet fût silencieux. J’avais matière à réflexion. Simone m’avait partagé plus qu’elle ne le pensait aujourd’hui, et je commençais à entrevoir que la biographie qu’elle m’avait commandée ne pourrait se réduire à un enchaînement d’événements factuels sur sa vie, et que la part des sentiments allait être plus prégnante que les faits eux-mêmes. Et la première des émotions qu’elle m’avait communiqué était celle de la solitude.

Je me perdis dans mes pensées, et lorsque nous arrivâmes à destination, Henry me tendit une clé de cadenas en me félicitant. Je me rappelai alors que cette journée, aussi incroyable qu’elle avait pu être, ne constituait qu’une étape d’un projet plus vaste, dont je ne devais pas oublier l’objectif principal.

Simone avait été seule durant son enfance, et aussi lourdement qu’avait du pesé sur elle ce sentiment, il n’aurait pu, à lui seul, la transformer en une artiste d’exception. Elle s’était sur ce point montrée catégorique : quelque chose d’exceptionnel lui était arrivé à un moment donné de sa vie, et avait radicalement influencé son parcours d’artiste. Sa vie entière. C’est cela que je devais trouver. Mais les éléments que je détenais alors n’étaient pas assez nombreux pour me donner la moindre piste, et à la nuit tombée, alors que mon esprit divaguait en tout sens, je finis par m’endormir en espérant qu’au lendemain, le Soleil m’apporte une journée pleine de réponses.

4

D’ordinaire, la profession d’écrivain n’incite guère au voyage physique, et les auteurs ont pour la plupart un lieu favori pour travailler sur leur projet. Il n’en est cependant pas toujours de la sorte lorsque l’on exerce en tant que biographe, activité qui nécessite d’aller à la rencontre des personnes pour les interroger, ou encore de fouiller certaines archives à la recherche de documents oubliés. Souvent loin de chez moi, et à défaut d’avoir un bureau fixe auquel me lier d’affection, c’est vers les bibliothèques publiques que ma routine d’écrivain s’est naturellement tournée, refuges calmes aux hôtes toujours accueillants et prêts à rendre service.

Durant ma carrière, j’ai eu l’occasion d’en visiter de nombreuses, en France comme à l’étranger, et je peux m’honorer d’avoir rédigé mes meilleurs textes dans certaines des plus magnifiques d’entre elles, comme la bibliothèque nationale autrichienne, dont je garde un souvenir émerveillé. Bien des personnes dont j’ai raconté la vie m’ont également donné accès à leur bibliothèque personnelle, pour certaines remplies de livres rares et d’extravagances que mon devoir de réserve m’oblige à taire. Cependant, en termes de loufoquerie et de contenu étrange, aucune de celles que j’ai pu visiter auparavant, publique comme privée, ne peut rivaliser avec la bibliothèque personnelle de Simone Durgeon.

C’est en ce lieu que Simone me convia pour passer la seconde journée de mon enquête. Après avoir gravi l’escalier en colimaçon qui menait à cette nouvelle salle au trésor, je poussai une porte en bois pour découvrir une Simone très concentrée sur la lecture d’un livre, confortablement assise sur le bord d’un fauteuil placé face à un divan que le temps, me dis-je, contrairement à mon hôte encore si énergique, n’avait visiblement pas épargné. La bibliothèque abritait une faramineuse collection de livres anciens comme modernes, tous serrés entre eux sur des étagères aux planches courbées par leur poids. Mais les livres ne furent pas la première chose que je remarquai en entrant, car la bibliothèque, qui sous bien des aspects faisait également office de cabinet de curiosité, était remplie du sol au plafond d’objets plus insolites les uns que les autres.

Nous échangeâmes quelques courtoisies, et Simone m’invita à faire un petit tour des lieux pendant qu’elle préparait notre entrevue (Henry était arrivé un peu en avance ce jour-là, et je l’avais prise au dépourvu). J’en profitai pour m’imprégner de l’atmosphère de la pièce, car les bibliothèques en disent souvent long sur la personnalité de leur propriétaire.

L’endroit n’était pas excessivement grand, cinquante mètres carrés tout au plus, mais je ne pouvais faire un pas sans que mes yeux ne soient attirés par une nouvelle œuvre ou un étrange bibelot posé au hasard d’une étagère : ici une figurine de cheval en pâte à sel vraisemblablement modelée par un enfant, et là un katana à l’allure ancienne et aux ornements intimidants. Je passai également devant une dizaine de tableaux inconnus, dont ma récente expertise me fît dire qu’ils n’étaient pas signés par Simone Durgeon. Mais le plus cocasse fût de repérer mon exemplaire de Poèmes du Cap Vert dans l’étagère la plus imposante de toutes, celle dédiée à la poésie, glissé parmi les plus grands auteurs du genre et d’autres dont je n’avais jamais soupçonné l’existence.

Après quelques minutes à passer d’un étonnement à l’autre, mon regard finit par se fixer sur une petite vitrine hermétique placée dans un coin, dans laquelle une simple orange, sèche et d’aspect dur comme un caillou, se tenait au côté d’un rarissime exemplaire du Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, ouvrage rédigé par Galilée à la demande du pape de l’époque, en 1632, dans lequel il soutint la théorie de l’héliocentrisme :

_Vous ne devinerez jamais qui m’a offert cet ouvrage ! Dit Simone qui s’était glissée derrière moi. C’est le Pape Jean-Paul II ! Il me l’a envoyé directement depuis le Vatican. Il disait être un grand admirateur de mon œuvre Le Soleil, et ce cadeau fût sa façon de me remercier de l’avoir peinte. Je ne l’ai jamais ouvert, ni presque touché, tant j’ai peur qu’il ne s’émiette entre mes doigts. Un livre aussi ancien, vous imaginez ? C’est inestimable. Mais je ne pouvais refuser un tel cadeau, surtout venant d’une si illustre personne, bien que je ne sois pas croyante.

Je côtoyais Simone depuis quelques jours seulement, et la confiance réciproque que j’avais rapidement senti grandir entre nous avait presque fini par me faire oublier qui cette charmante vieille dame était vraiment, et l’immense marque qu’elle avait laissée sur le monde. Me trouver ainsi face à ce petit trésor historique me le rappela de plein fouet, et c’est avec un plaisir encore plus immense que j’abordai cette seconde journée d’enquête, prêt à relever le nouveau défi que Simone allait me lancer.

_Et l’orange ? demandai-je. A-t-elle une signification particulière ? Peut-être représente-t-elle le Soleil ?

Simone parut surprise.

_Ça alors ! Voilà qui est amusant. Je n’y avais jamais songé ! Non, il n’existe aucun lien entre les deux. Cette orange est tout simplement la première orange que j’ai récoltée dans mon jardin, il y a de cela de nombreuses années. J’étais tellement fière de moi que je ne voulais pas la manger, et elle a fini par sécher. Je la garde ici sous vide, pour la conserver au maximum. Et comme ce livre ancien est lui aussi très fragile, je me suis dit qu’il méritait le même traitement de faveur. Parfois, les choses les plus éloignées se rapprochent par simple souci de commodité. Mais venez donc vous asseoir avec moi, Olivier, ce sofa est des plus confortables et il ce serait dommage de ne pas en profiter ! Pour pouvoir lire correctement, il faut avant tout être bien installé.

Je la suivis jusqu’à l’entrée de la bibliothèque où était aménagé le petit salon. Une clarté idéale à la lecture y baignait grâce une épaisse trappe de verre teinté située juste au-dessus de nos têtes. Elle filtrait directement la lumière du Soleil dont les rayons étaient déjà presque verticaux en cette fin de matinée. Sur la table basse était posé un curieux livre nommé Le Vent, La Pluie et les Étoiles, écrit par un certain Alphonse.

Simone s’installa dans son fauteuil tandis que je m’enfonçais dans le sofa qu’elle m’avait désigné. Henry entra alors en portant sur un plateau deux grands verres de jus de fruits.

_Merci beaucoup Henry, dis-je poliment avant de m’adresser à Simone. Vous savez, j’ai eu la chance de visiter beaucoup de bibliothèques au cours de ma carrière, mais je dois confesser que je trouve la vôtre très intrigante.

_Ah ! Puis-je vous demander en quoi ?

Henry s’éclipsa avec sa discrétion habituelle.

_Et bien, cela tient plus de l’impression que du véritable constat, mais je trouve son contenu, disons, très personnel. Presque intime. Au risque de vous paraître un peu jugeur, il s’avère que chez la plupart des clients qui m’ont déjà ouvert les portes de leur bibliothèque, j’ai presque toujours remarqué qu’une partie des livres qui la composaient étaient des œuvres qu’on pourrait qualifier de bon genre, celles que toute personne de bonne société se doit de posséder afin de renvoyer une image idéale. Vous savez, ces livres que l’on se vante tous de connaître, mais que l’on a en réalité jamais lu, car ils ne correspondent pas à notre personnalité.

_Intéressant ! Je crois que je comprends où vous voulez en venir.

_Mais ici, repris-je après avoir bu une gorgée d’un délicieux jus de pamplemousse, j’ai l’impression que chaque livre de chaque étagère a déjà été lu, et un rapide coup d’œil suffit pour s’apercevoir que leurs sujets sont en lien avec ce que je connais de votre travail et de votre personnalité. Je vois là des biographies d’artistes, des romans de fiction, des livres d’arts et aussi de la poésie, genre dont vous m’avez avoué raffoler lors de notre première entrevue. La décoration, également, toute personnelle, me suggère que ce lieu abrite plus de vous-même que n’importe quelle autre pièce de votre domaine. C’est pourquoi j’imagine que ce n’est pas seulement pour me faire goûter au confort exceptionnel de ce canapé que vous m’avez convié ici ?

_Une fois de plus, cher Olivier, je me retrouve impressionnée par votre esprit de déduction. Cette pièce représente en effet beaucoup pour moi. Je vous ai montré, hier, où tout avait commencé. Dans ma vieille maison. Je voudrais vous montrer, aujourd’hui, comment tout a continué.

Elle savoura une gorgée elle aussi, et son verre tinta lorsqu’elle le reposa sur la table. Elle reprit.

_Mais avant cela, j’ai une question pour vous. C’est un peu prématuré, mais étant donné votre immense talent de déduction, je me dois de vous la poser. Avez-vous déjà découvert mon secret ? Ou avez-vous au moins une piste ?

_Malheureusement, bien que mes réflexions m’aient tenu éveillé une bonne partie de la nuit, j’admets ne pas avoir encore trouvé votre grand secret, ni même découvert une piste à explorer.

_Je m’en doutais. Et rassurez-vous, au stade où nous sommes, c’est tout à fait normal, car je ne vous ai pas encore fourni les indices essentiels. Ce soir, cependant, je gage que vous aurez encore plus de mal à trouver le sommeil ! Du moins, si je réalise ma part du travail convenablement.

Disant cela, elle se leva de son siège et s’approcha de la fenêtre, teintée elle aussi, mais moins intensément que le plafond de verre. Elle me tournait le dos, et je ne pouvais voir son visage, mais j’aurais parié qu’elle se sentait préoccupée par la suite à donner aux événements. Peut-être me trompai-je, car lorsqu’elle se retourna, c’est avec un sourire radieux qu’elle me raconta :

_J’ai vécu une enfance isolée, Olivier, mais je n’étais pas seule pour autant. Du moins, pas aussi seule que je vous l’ai laissé croire. Ma mère, particulièrement, a toujours été là pour moi, tandis que mon père, qui travaillait beaucoup et voyageait à travers le monde entier, nous envoyait immanquablement des cartes postales à chacune de ses escales. Et lorsque qu’enfin il rentrait à la maison, parfois après plusieurs semaines d’absence, c’était toujours les bras chargés de cadeaux. Des livres, des jeux, des accessoires de peinture. En vérité, mes parents étaient très riches. Très très riches. Et je n’ai jamais manqué de rien.

Elle appuya ses mains noueuses comme des serres d’aigle sur le dos de son fauteuil.

_Et puis, lorsque j’ai eu vingt ans, mes parents sont décédés dans un accident de voiture. Du jour au lendemain, mon univers s’est écroulé. J’ai découvert que la richesse n’avait aucune valeur si celle-ci n’était pas partagée avec les personnes que l’on aime.

Simone n’avait jamais fait secret de cette tragédie, mais elle avait toujours refusé de revenir dessus lors les rares interviews accorées aux médias au cours de sa vie. En ce qui me concernait, je considérais évidemment cela comme un point important qu’il allait me falloir aborder dans sa biographie, mais à cet instant, je me contentai de lui éprouver ma sympathie.

_Je suis vraiment désolé pour vous, cela a dû être très dur.

_Merci Olivier. C’était il y a bien longtemps, mais je me souviens encore de la douleur.

Elle s’assit en soufflant, força un sourire et reprit :

_Mais la tristesse est un sentiment qui ne peut durer indéfiniment. Et un matin, alors que je m’étais endormi dans ce même sofa où vous êtes actuellement assis, j’ai décidé de pardonner à la vie pour tout ce qu’elle m’avait infligé de mauvais. Ce jour-là, après avoir passé des mois à pleurer toutes les larmes de mon corps, j’ai décidé d’être heureuse. J’ai pris la décision de consacrer ma vie à la curiosité et à la création, car c’est ce vers quoi tout mon être tendait ; et comme cela que mes parents m’avaient éduquée, aussi. Ce jour-là, j’ai décidé que si le monde ne voulait pas venir à moi, alors c’est moi qui irais à lui.

Tout au long de ce monologue, ses yeux humides étaient restés accrochés dans le vide, comme à la recherche d’un souvenir, mais elle avait prononcé cette dernière phrase en plongeant soudainement son regard dans le mien. Tout son discours avait peut-être été improvisé, mais je jurai que ces dernières paroles avaient été préparées, et qu’elle tenait à les faire ressortir pour moi, pour me faire comprendre quelque chose. Elle reprit :

_C’est en réalisant mes portraits que je me suis pour la première fois sentie comme accomplie. Mais au-delà du succès d’estime, ce projet m’a apporté le plus précieux des cadeaux, auquel je ne m’attendais pas du tout. Du jour au lendemain, j’ai commencé à recevoir des lettres. Par dizaines, puis par centaines, de la part de personnes que je ne connaissais pas, mais qui avaient apprécié mon œuvre. Et parmi eux, je me suis même fait de vrais amis. Regardez autour de vous Olivier. Hormis mes livres, que voyez-vous ?

Je pris le temps de tourner la tête vers le reste de la bibliothèque.

_Je vois beaucoup d’objets. Comme dans un petit musée. Je suppose que c’est ici que vous gardez et exposez vos cadeaux les plus précieux, qu’ils possèdent de la valeur marchande, comme ce livre ancien, ou de la valeur sentimental, comme ce petit cheval.

_Ah, ce petit cheval ! N’est-il pas adorable ? C’est le fils de ma meilleure amie qui me l’a offert. Je vous ai déjà parlé de ma meilleure amie, je crois. C’est elle qui m’a offert votre livre. L’histoire de ma rencontre avec elle est assez incroyable, à vrai dire. Il s’avère qu’elle a reconnu sa mère dans l’un de mes portraits, et qu’elle m’a envoyé une photographie identique à celle qui m’avait servie de modèle.

_Effectivement, c’est assez incroyable !

_Nous avons continué à nous écrire, et après des années d’échange à distance, elle a quitté le Cap Vert où elle résidait pour venir me rencontrer. C’était l’un des plus beaux jours de ma vie.

Je la laissai se remémorer ce souvenir, tout en savourant moi-même le plaisir de la voir joyeuse à nouveau. Puis elle reprit :

_Elle est une des deux personnes avec qui j’ai partagé mon grand secret. J’espère que vous pourrez la rencontrer un jour…

_Si je rentre dans le cercle très fermé des gardiens de votre secret, j’en serais vraiment honoré.

_Alors reprenons notre petite affaire, et voyons si vous parvenez à me percer à jour !

Elle me montra du doigt le livre posé sur la table basse, m’invitant à le prendre.

C’était un livre plutôt ancien, très fin, à la couverture en carton souple comme on en trouvait souvent dans les années cinquante. Le titre, Le Vent, la Pluie et les Étoiles, était écrit en caractères manuscrits très travaillés, encadrés d’une bande violette légèrement décolorée par le temps. En l’ouvrant, je découvris des pages jaunies mais bien conservées, et l’odeur typique du livre ancien qui n’a pas été ouvert depuis longtemps me sauta aux nez.

_Je n’ai jamais entendu parler de ce livre, constatai-je. Ni de cet écrivain. Ou devrais-je plutôt dire de ce poète, puisqu’il a l’air de s’agir là d’un recueil de poèmes.

_Qui plus est d’un exemplaire rarissime, qui n’a été imprimé qu’à deux cents exemplaires. Cent en italien, et cent en français. Quant à l’auteur, Alphonso est un poète italien qui n’a certainement pas eu le succès qu’il méritait.

_Je n’en doute pas… dis-je poliment, en attendant la suite. Simone portait un large sourire.

_Ce livre constitue mon second indice. J’aimerais que vous l’examiniez, et que vous le lisiez attentivement. Il contient en tout vingt-cinq poèmes, cela ne devrait donc pas être très long. C’est aussi l’un des avantages de la poésie, lire quelques lignes ne prend qu’une minute ou deux, mais l’effet qu’elles provoquent en vous peut durer des heures, des jours, voire toute une vie.

_Serait-ce votre cas ?

_Disons que dans mon cas, la chose est un peu plus complexe qu’il n’y paraît. Ce livre a eu, et exerce aujourd’hui encore, une grande influence sur mon existence, pour ne pas utiliser un terme plus dur encore, celui d’emprise. S’il vous plaît, examinez-le, et dites-moi ce que votre brillant esprit de déduction réussi à en tirer.

Un peu pris au dépourvu, j’ouvris à nouveau le livre, et des éléments que j’avais ratés lors de ma grossière première inspection me sautèrent désormais aux yeux.

Sur page de garde, d’abord, était rédigé un mot. Durant ma carrière, j’avais eu affaire à de nombreuses lettres manuscrites, certaines agréables à lire et d’autres purement indéchiffrables ; mais jamais il ne m’était encore arrivé, avant ce moment, de me sentir envoûté par la beauté d’une calligraphie. Je n’avais tout simplement jamais vu d’écriture aussi belle, comme si son auteur avait passé une éternité à la travailler, et si je n’avais pas su lire, j’aurais juré avoir devant moi une formule magique capable d’invoquer quelque puissance céleste à l’inimaginable beauté.

Simone dut s’apercevoir de mon trouble, car lorsque je relevai les yeux vers elles, sans savoir combien de temps j’étais ainsi resté hypnotisé par les boucles voluptueuses des mots, elle chuchota simplement : « Lisez. »

Le mot disait ceci :

 « Ma très chère Simona,
 J’aurais aimé te remettre ce présent en main propre, mais cela est malheureusement impossible. J’espère qu’un jour tu comprendras que j’avais ni le choix, ni la force d’être qui j’aurais voulu être.
 J’ai aimé beaucoup de personnes au cours de ma trop longue existence, et haïs bien plus encore. Mais celle que je chérirai le plus sera toujours toi, la chaire de ma chaire.
 Ce recueil de poésie a été écrit spécialement pour toi, à ma demande, par le seul homme à avoir su qui j’étais vraiment, le seul à avoir su soulager ma peine. J’espère qu’il t’aidera toi aussi, en t’offrant des fragments de la beauté du monde dont il m’a fallu te priver.
 Je t’aimerai toujours.
 Ta mère. M. » 

Je réfléchis de longues minutes à ce mot, déboussolé par son contenu, car la signature ne correspondait pas au prénom de la mère de Simone, qui se nommait Angélique. De plus, la lettre était adressée à Simona, et non Simone. J’en vins à la seule conclusion possible : Simone Durgeon avait été adoptée.

J’aurais pu faire part de ma réflexion à Simone, qui attendait patiemment en face de moi, mais d’autres détails attirèrent mon attention. L’état du livre, d’abord, qui malgré son âge avancé ne souffrait d’aucune dégradation. J’avais eu l’occasion, quelques minutes plus tôt, de retirer quelques exemplaires de leur étagère, et tous possédaient la souplesse et l’usure des livres ayant été lus et manipulés à de nombreuses reprises. Or celui-ci, que je tenais désormais dans des mains de plus en plus tremblantes, avait gardé sa couverture lisse, exempte de pliures, et j’eus l’impression étrange, en entendant les pages craquer légèrement lorsque je les tournais, d’être le premier humain à poser mes yeux sur ces mots : Ma très chère Simona.

Pourtant, un morceau de carte postale dépassait du centre du livre, marque-page indiquant qu’il avait bien dû être lu à un moment ou un autre. Je décidai d’y jeter un œil, et le livre s’ouvrit sur un poème intitulé Le Soleil suffit, titre que je ne pus m’empêcher de murmurer, comme une incantation. La carte, elle, représentait un couché de Soleil sur un paysage que je connaissais bien, et je levai la tête vers Simone pour lui demander, du regard, l’autorisation de lire son contenu. Elle me l’accorda, et je pus lire un message griffonné à la va-vite par une certaine Sophia, disant : « Juste un petit mot, rapide, pour te confirmer ma venue prochaine. Je prendrai le Soleil avec moi, je l’attraperai lorsqu’il se couche et se rétrécit à l’horizon, il devrait alors tenir dans ma valise. À très bientôt ! »

_J’aurais pu reconnaître la provenance de cette carte rien qu’en voyant son paysage, sans même me fier à l’origine du timbre, dis-je le sourire aux lèvres. J’imagine que Sophia est le prénom de votre meilleure amie ?

_Effectivement. Elle m’a envoyé cette carte du Cap Vert quelques jours avant d’entreprendre son long voyage pour venir à ma rencontre. Le monde était encore grand, à l’époque, et on ne le traversait pas en quelques heures d’avion comme il est possible de le faire aujourd’hui. J’avais alors vingt-deux ans, et pour la seconde fois, ma vie fût bouleversée ; mais cette fois-ci en bien, par un bienheureux accident. Par une simple carte, une simple image…

_Cette carte postale fait donc partie intégrante de l’indice ?

_Elle est même essentielle, mais c’est à vous de découvrir en quoi. Et pour cela, je vais vous laisser lire les poèmes d’Alphonse en toute tranquillité. Je me suis moi-même pris un petit quelque chose à lire pour m’occuper en vous attendant. Prévenez-moi simplement lorsque vous aurez terminé. Je gage que vous aurez alors plusieurs questions à me poser.

Se faisant, elle déplia un magazine de jardinage qu’elle entama avec enthousiasme, me laissant seul à ma lecture.

Le recueil comportait vingt-cinq poèmes, de tailles très courtes, et je les lus d’abord d’une traite, comme n’importe quel lecteur l’aurait fait pour la première fois, ce qui ne dura pas plus d’une quinzaine de minutes. Je trouvai les poèmes d’une rare beauté, et pris un grand plaisir à découvrir ces vers simples et tendres qui vantaient la beauté de la nature, thème qui m’avait toujours tenu à cœur et que j’avais moi-même abordé dans ma seule œuvre de poésie. Lorsque je le relus une seconde fois, ce fût avec l’œil plus critique du poète que j’avais été autrefois. Je pris mon temps, pour m’imprégner de chaque pensée, de la mélodie des mots et des sentiments qu’ils induisaient, et lorsque je refermai le livre sur le dernier poème, intitulé Firmament, j’éprouvai un grand respect envers cet auteur, Alphonso, poète qui m’était encore inconnu quelques minutes plus tôt mais dont l’art, j’en eus l’intime conviction, allait désormais exercer une forte influence sur ma vie (je ne savais juste pas encore à quel point).

Simone était toujours plongée dans sa revue, et ne semblait pas particulièrement pressée de me voir finir. Je m’accordai alors quelques minutes pour apprécier ce moment, avant d’ouvrir le livre une troisième fois, me replongeant cette fois-ci dans la peau d’Olivier Doré, biographe et enquêteur ayant pour mission de découvrir ce que pouvait bien signifier ce livre pour Simone Durgeon, et en quoi il pouvait me permettre de découvrir son grand secret.

Jusqu’ici, grâce à la note laissée par sa mère, j’avais découvert que Simone avait été adoptée. L’information, évidemment, était en elle-même exceptionnelle, car ce fait était inconnu du grand public comme des experts. Cependant, cette découverte s’était faite bien trop rapidement et trop simplement, et je doutais qu’elle ne puisse constituer le grand secret de Simone, l’événement qui avait marqué sa vie à tout jamais et qui n’était arrivé, selon ses dires, à elle seule et personne d’autre. Je décidai donc de relire le mot de sa mère biologique pour l’analyser plus en profondeur, songeant qu’il devait être la clé de toute cette affaire, et notai mentalement les interrogations qu’il soulevait. Enfin, je ne relus pas les poèmes dans leur entier, mais juste leurs titres : Le Vent dans les FeuillesDe la Pluie sur ta FenêtreLes Neiges duPrintemps, Le Soleil Suffit, Firmament… et je ne pus m’empêcher de les mettre en lien avec la mystérieuse avant-dernière phrase du mot de sa mère : des fragments de lbeauté du monde dont Simone avait été privée.

Je me raclai la gorge, et Simone tourna les yeux vers moi.

_N’est-ce pas fascinant ? demanda-t-elle en posant son magazine sur la table basse. Je jardine depuis toujours, mais certaines revues parviennent encore à me surprendre en proposant de nouvelles techniques. Il faut croire que même pour une activité aussi terre à terre que le jardinage, une vie entière ne suffit pas pour tout apprendre !

_Fascinant, en effet, répondis-je poliment, prêt à passer aux choses sérieuses.

_Alors, Olivier, dites-moi, qu’avez-vous pensé de ces poèmes ?

_Ces poèmes sont tout simplement beaux. Et je comprends qu’ils aient compté pour vous. Cependant, ce n’est pas d’eux dont j’aimerais vous parler en premier, mais plutôt de la note laissée par votre mère.

_Oh. Très bien.

_J’aimerais savoir à quel moment vous avez découvert que vous aviez été adopté ?

_Puis-je ? Me demanda-t-elle en tendant ses bras pour me prendre le livre des mains.

_Bien sûr.

Elle ouvrit le recueil sur la note et la relue, impassible.

_Je n’ai jamais découvert, à proprement dit, que j’avais été adopté. Ce sont mes parents qui ont pris la décision de me le révéler, ce qu’ils ont fait le jour de mon seizième anniversaire. Souvenez-vous, je vous ai déjà parlé de cette merveilleuse journée.

_Je me souviens, celle que vous revivriez si on vous en donnait l’occasion.

_Exactement. Ce jour-là, mes parents m’ont offert ce livre, en me disant qu’ils l’avaient reçu pour mes cinq ans, soit un an après mon adoption. Ou plutôt, si je devais me montrer plus précise, un an après mon abandon.

Je frémis, car pour la première fois, je perçus une ombre de colère traverser le visage de la si joyeuse Simone.

_Je n’avais pas songé à voir la chose sous cet angle, et je le regrette, dis-je en toute sincérité. Pour être tout à fait honnête, à la lumière de ce nouveau point de vue, je trouve ce mot plutôt maladroit, même s’il partait certainement d’une bonne attention.

_Vous avez peut-être raison, conclut-elle en refermant le livre. Mais voyons le bon côté des choses. Après ce jour, j’ai aimé mes parents encore plus que je ne les aimais déjà, pour s’être occupé de moi et avoir fait de moi une jeune fille comblée. Il y a toujours du bon à trouver dans son malheur !

_En effet, répondis-je poliment, un peu déstabilisé.

Nous bûmes chacun une gorgée de jus de fruits, comme pour effacer l’amertume soulevée par cet échange et passer à la suite.

_Les poèmes, donc, dis-je en reposant mon verre. J’ai eu le sentiment, en les lisant pour la troisième fois, que ceux-ci avaient joué un rôle clé dans votre carrière.

_Voilà qui est intéressant. Pourriez-vous être plus précis ?

_J’ai remarqué que la plupart des titres correspondaient à certaine de vos œuvres. Les plus évidents étant ceux s’intitulant Le Soleil Suffit, que je trouve au passage être le plus réussi, et bien sûr Firmament, qui va jusqu’à porter le même nom que votre dernière collection. Cependant, et je ne sais pas encore tout à fait pourquoi, je trouve que quelque chose cloche…

_Vous m’intriguez, Olivier. Développez votre idée, je vous prie, et je vous dirai si vous êtes sur la bonne voie ou non.

_Et bien, en apprenant l’origine de ce livre, écrit spécialement pour vous, je me suis d’abord dit que sa lecture avait peut-être été la principale source d’inspiration de vos œuvres. Et puis, en les relisant, j’ai remarqué que… Que quelque chose n’allait pas. Je trouve, et j’espère que vous ne le prendrez pas mal si je me trompe ; mais je trouve que ces poèmes n’ont rien à voir avec vos peintures. Pour être tout à fait franc, je ne les trouve pas à la hauteur de vos peintures.

Simone leva un menton intrigué, m’invitant à continuer ma réflexion.

_J’ai moi-même déjà connu la fulgurance de l’inspiration, et je pense qu’un œil et un cœur avertis sont capables de reconnaître celle émanant des œuvres d’autres artistes, comme je l’ai fait en lisant ce recueil à la thématique proche de celle qui m’est si chère : la beauté brute de la nature. Et justement, cette inspiration, celle qui émane de ces poèmes, j’ai beau chercher, je n’arrive pas à la retrouver dans vos peintures… Je pense être devenu un analyste assez compétent de vos œuvres pour pouvoir l’affirmer presque à cent pour cent.

_C’est une bien belle réflexion qui vous pousse vers cette déduction. Il faut en effet avoir le cœur ouvert au monde pour percevoir les inspirations de chacun. Mais dites-moi, pourquoi n’êtes-vous pas sûr de vous à cent pour cent ? Qu’est-ce qui vous empêche de l’être ?

_Il y a cette phrase, que vous avez dite l’autre jour, sur le fait que vous étiez un catalyseur, et non une vraie artiste ; point sur lequel je me permets d’exprimer à nouveau mon désaccord. Mais puisque c’est ainsi que vous vous percevez, il est indéniable qu’avoir une source d’inspiration à catalyser est essentiel dans votre processus créatif. Or, si comme je le crois, ce livre, ces poèmes, Le Soleil Suffit et Firmament, écrits spécialement pour vous, s’avèrent ne pas être la source d’inspiration de vos séries de peintures, alors je me demande bien quelle autre inspiration a pu vous poussez à peindre de telles merveilles…

Simone tapa ses genoux des deux mains avec enthousiasme :

_Je crois qu’il est temps pour moi de vous donner un petit coup de pouce, car vous approchez du but. Oh, je viens d’avoir une bonne idée, prenez la carte postale et suivez-moi !

Elle se leva et je la suivis jusqu’à la vitrine hermétique qui abritait l’ouvrage de Galilée et l’orange séchée.

_Cela fait des dizaines d’années que ces deux objets sont ici, dans ma bibliothèque, et je n’avais jamais établi de lien entre eux, car je n’en avais tout simplement jamais eu ni l’envie ni le besoin. Par contre, vous, Olivier, il vous a suffi de regarder cette vitrine quelques secondes pour établir une connexion entre eux. L’héliocentrisme et l’orange représentant le Soleil. Quelle belle idée !

À ma grande surprise, elle tourna le loquet de la vitrine, et j’entendis l’air s’infiltrer à l’intérieur avec un sifflement.

_Ne vous inquiétez pas. Un peu d’air frais ne pourra faire que du bien à ma vieille orange. Quant au livre, je suis certain qu’il en existe d’autres exemplaires bien mieux conservés que celui-ci, quelque part dans les archives du Vatican.

Elle attrapa l’orange, qu’elle soupesa avec précaution. Celle-ci paraissait légère comme une balle de ping-pong. Elle songea quelques secondes, puis me demanda :

_Mon tableau préféré de la collection du Soleil se nomme Orange sur les blés, le connaissez-vous ?

_Bien sûr.

_Il est mon préféré, car il est le premier de la collection que j’ai réalisé. Je l’avais peint dans le but de l’offrir à Sofia, car c’est grâce à elle que m’en était venu l’inspiration.

_Grâce à sa carte, murmurai-je en observant à nouveau son paysage de coucher de Soleil.

_Tout à fait, me sourit-elle. Grâce à la carte, j’ai élaboré une association. Là où le reste du monde ne voyait qu’un joli couché de Soleil, j’ai découvert de l’inspiration, un peu de la même manière dont vous avez trouvé un lien entre ma vieille orange et ce vieux livre. Pour moi, cette vitrine que je vois presque chaque jour n’a jamais rien eu d’exceptionnel, hormis pour la rareté de ce qu’elle contient. Mais vous, vous qui ne l’aviez jamais vu, vous pour qui cette vitrine était nouvelle et exceptionnelle, vous y avez décelé une signification particulière, presque sans vous en rendre compte. N’ai-je pas raison ?

_C’est en effet ce qui s’est passé.

Elle me retira délicatement la carte des doigts et la regarda avec passion.

_Si je vous disais qu’il m’est arrivé la même chose lorsque, à vingt-deux ans, j’ai regardé cette carte postale, qu’en penseriez-vous ?

J’émis un petit rire.

_Et bien, je trouverais la chose assez loufoque, car cela voudrait dire que, de la même manière que je n’avais jamais vu une orange séchée conservée sous vide au côté d’un exemplaire du livre scientifique ayant le plus bouleversé l’humanité et ses croyances, vous, n’aviez jamais vu un simple couché de Soleil…

Elle haussa les épaules, l’orange serrée entre les doigts.

_C’est plutôt loufoque, je vous l’accorde.

Je repensai alors au mot de sa mère, aux fragments de lbeauté du monde dont elle avait privé Simone, et je réalisai :

_Et pourtant, c’est vrai…

_Et pourtant, c’est vrai…

Je me sentis soudainement complètement perdu. J’avais pu compter, jusqu’à présent, sur ma logique et mon intuition, bien aidés par l’ingéniosité de Simone, mais ces deux qualités venaient comme de s’envoler. Je retournai m’asseoir dans le canapé et tentai de réfléchir à une raison qui aurait pu faire que Simone n’avait jamais vu de coucher de Soleil avant l’âge de vingt-deux ans, mais cette idée était si difficile à concevoir, si absurde, que je restai longtemps dans la confusion la plus totale, incapable de réfléchir convenablement. Peut-être Simone avait été aveugle avant de retrouver miraculeusement la vue ? Non, cette hypothèse n’avait aucun sens. Et même si Simone n’avait certainement que très peu quitté son domaine au cours de sa vie passée en retrait du monde, comment expliquer qu’un phénomène aussi courant qu’un coucher de Soleil lui soit resté inconnu aussi longtemps. Je savais pourtant que Simone me disait la vérité, ma confiance en elle était absolue, mais aucune explication logique ne me venait à l’esprit.

_C’est drôle, dis-je en levant les yeux vers le plafond de verre. Je ressens actuellement le même sentiment d’inconfort que le jour où je me suis retrouvé pour la première fois face à votre tableau Orange sur les blés. La nature, la vérité de ce qui est en face de moi, malgré mes efforts, ne s’accorde pas à la logique de mes sens et de ce que je connais. C’est une drôle de sensation.

Simone s’était assise à côté de moi. Elle tenait Le vent, la Pluie et les Étoiles dans les mains.

_Je suis désolée de vous faire ressentir cela. C’est un sentiment que je connais malheureusement trop bien. Très désagréable. Je culpabilise d’autant plus que mon but aujourd’hui était justement de vous plonger dans cet état émotionnel. À vrai dire, en peignant la collection du Soleil, je crois que c’est avant tout cela que je désirais exprimer. Faire ressentir cette part de moi-même au monde. Mais la création échappe toujours à son créateur. Les gens se l’approprient, y perçoivent ce que leurs esprits veulent bien y percevoir ; souvent ce qui les arrange plutôt que ce qui les contredit. Peu de personnes ont critiqué mon Soleil de la même manière que vous, de manière sensible, en en percevant l’étrangeté. Si vous saviez à quel point cela m’a fait chaud au cœur de savoir que d’autres personnes que moi pouvaient ressentir ce que je ressentais. Et plus que jamais, cette réussite m’a conforté dans ma volonté de créer et de partager un peu de ma perception déviée de la beauté avec le monde.

_Ces poèmes, réalisai-je. Vous ne les avez jamais lus, n’est-ce pas ?

_Non, jamais. Sauf un. Celui intitulé Le Soleil suffit. Je ne l’ai lu qu’une seule fois, lors d’un soir de faiblesse et de solitude; lors de mon trente et unième anniversaire, qu’il m’a fallu fêter seule. J’ai ouvert le recueil au hasard, et je suis tombé sur cette page. Je ne suis pas allé plus loin, le Soleil m’a suffi.

_Je ne sais plus quoi dire.

_Alors ne dites rien, et revenez dans deux jours. Il vous faudra au moins cela pour réfléchir en paix à tout ce que je viens de vous raconter !

Sur ce, elle se leva avec son dynamisme habituel, comme si la discussion que l’on venait d’avoir avait été des plus communes.

_Tenez, me dit-elle en me tendant le livre, emportez-le avec vous, je suis sûr que vous en ferez un meilleur usage que moi. Et ne vous tracassez pas trop, l’objectif de la journée a été accompli, et vous avez bien mérité une nouvelle clé.

_Je vous quitte pourtant avec le sentiment d’avoir échoué, et avec plus de questions que de réponses.

_C’est que tout se passe comme prévu. Descendez prévenir Henry, je vous rejoins tout de suite.

Elle tenait encore l’orange dans la main, et alors que je m’apprêtais à passer la porte :

_Une dernière chose, Olivier.

_Oui ?

Elle hésita.

_Merci de me faire confiance, et de ne pas me prendre pour une vieille folle. Laissez-moi ranger cette vieillerie et je vous rejoins tout de suite.

Final

Je ne dormis pas beaucoup cette nuit-là. Ni celle suivante, d’ailleurs, malgré une journée éreintante passée à lire et à relire Le Vent, la Pluie et les Étoiles installé sur la terrasse du chalet où je logeaisEt lorsque je ne lisais plus, c’était pour me perdre dans mes réflexions en fixant le ciel trop bleu de mes yeux perdus, si bien que ma femme commença à se faire du souci pour moi. Elle m’avait déjà vu préoccupé par mon travail, mais certainement jamais jusqu’à ce point. Pourtant, je ne m’inquiétai pas une seconde pour ma production. J’étais même convaincu que la dernière œuvre de Simone Durgeon allait être sublime, quelle qu’en soit la forme et mon rôle à jouer dans sa conception. Ma confiance en elle était absolue.

Non, pour être honnête, j’éprouve encore des difficultés à exprimer l’état dans lequel je me trouvais à ce moment-là. Je pense que le terme ailleurs est le plus à même de transcrire la vérité. Ailleurs, dans le monde de Simone Durgeon, dans sa bulle, son univers magique coupé du monde ; dans la poésie de sa vie. Je n’abandonnai cependant jamais ma tache d’enquêteur et tentai de trouver une explication rationnelle au fait que Simone affirmait ne jamais avoir vu de coucher de Soleil, et peut-être même tous ces autres spectacles de la nature mentionnés dans Le Vent, la Pluie et les Étoiles. Simone n’avait-elle vraiment jamais connu la pluie ? Dans cette région de la France, une des plus soumises aux précipitations, cela aurait paru plus qu’étonnant. N’avait-elle vraiment jamais regardé les étoiles ? Elles les avaient pourtant peintes avec merveille dans sa collection du Firmament… N’avait-elle réellement jamais senti le vent souffler dans ses cheveux ? Cela me paraissait tout bonnement impossible à concevoir. J’avais beau chercher une explication, je ne parvenais jamais à former d’hypothèses plausibles, et lorsque le soir vint et que le Soleil finit par se perdre derrière les sapins, détourant leurs aiguilles de petits halos dorés, je commençai à songer à des explications plus irrationnelles les unes que les autres, la moins acceptable étant celle qui me faisait douter de la bonne foi de Simone. Peut-être avait-elle ressenti tant d’animosité envers sa mère biologique qu’elle s’était coupé volontairement du monde ? Mais cela ne faisait aucun sens qu’une personne aussi joyeuse que Simone ait ainsi été influencée par un tel ressentiment, et ce n’est que le lendemain matin, à l’aube, que je me débarrassai enfin de cette langueur qui m’avait empêché de penser avec la tête et plutôt que le cœur.

J’avais laissé une piste de côté ! Si évidente que je me blâmai de ne pas y avoir pensé plus tôt. Je pris le téléphone avant même mon petit déjeuner. David, mon éditeur, n’allait certainement pas apprécier ce coup de fil matinal, mais lorsque je lui appris que Simone avait été adoptée, il se lança tout de suite dans les recherches pour retrouver sa mère par le biais d’Alphonso, le poète qui avait été son amant. Quant à moi, je décidai de prendre une journée de repos, car des nuages gris s’accumulaient à l’horizon, signe d’une pluie en devenir, et je gageai qu’Henry ne se montrerait pas aujourd’hui.

Il vint pourtant, à dix heures précise comme à son habitude, et je fus fort surpris lorsqu’il me demanda de le suivre pour la troisième et dernière journée d’investigation.

_Mais il risque fort de pleuvoir, l’informai-je en pointant du doigt le ciel menaçant.

_Oh, cela n’a plus vraiment d’importance désormais.

C’est à ce moment-là que le téléphone sonna. Je m’excusai auprès d’Henry, qui alla m’attendre dans la voiture. Je décrochai pour écouter un David exalté au bout du fil :

_Olivier, tout ceci est incroyable. Tu as vu juste. Je ne trouvais rien sur internet à propos d’Alphonso, mais j’ai trouvé des informations sur son livre dont tu m’as parlé : Le Vent, la Pluie et les Étoiles. Et gros coup de chance, celui-ci a été édité par Jean-Yves Parnet, un ami de mon père, au tout début de sa carrière dans les années cinquante. Quatre-vingt-douze ans et encore toute sa tête, une vraie encyclopédie vivante. Bref, je l’ai appelé et il m’a raconté qu’il se souvenait de ce poète, Alphonso. Un homme discret qui gagnait sa vie en tant que rédacteur, et qui fréquentait parfois les cercles parisiens en compagnie d’une femme nommé Mélissa. Une femme qu’aucun homme ne pourrait oublier tant elle était magnifique, selon ses dires. Moi je pense plutôt qu’il se souvient d’eux à cause de leur fin tragique, car le couple a mystérieusement disparu de leur domicile durant l’été 1954 sans laisser de trace. Ils vivaient alors en banlieue parisienne, et l’affaire a été classée sans suite. J’ai réussi à dénicher un article de l’époque mais il ne donne pas plus d’information que ça. Je vais continuer à creuser.

_Melissa pourrait donc bien être la mère de Simone, mais Alphonso n’est certainement pas le père. Merci pour les infos David, continue de chercher, moi je dois retourner voir Simone, en espérant pouvoir mettre tout cela au clair.

_C’est génial Olivier, on tient quelque chose de grandiose.

_Tu ne sais pas encore à quel point !

Je raccrochai le cœur battant et fonçai jusqu’à la voiture, sans oublier d’attraper au passage le recueil de poésie d’Alphonse que je connaissais désormais presque par cœur. Cette journée allait être exceptionnelle, je le savais. Mais mon enthousiasme se calma peu à peu lors du trajet en voiture, durant lequel Henry resta très silencieux, plus sérieux et préoccupé qu’à l’accoutumée. J’aurais aimé lui poser des questions au sujet de ma dernière entrevue avec Simone (ce que je n’avais pas pu faire quelques jours plus tôt tant j’avais été plongé dans mes propres pensées), mais engager une conversation à ce sujet aurait été aussi inutile que déplacé. Simone m’avait avoué que seules deux personnes connaissaient son grand secret : Sophia, son amie de toujours, et très certainement ce bon vieux Henry, que j’avais jusqu’ici faussement pris pour un simple domestique, alors que celui-ci devait compter bien plus aux yeux de Simone. Il ne me restait donc plus qu’à faire preuve de patience tandis que la voiture serpentait entre les arbres de la forêt. Les nuages, de plus en plus noirs, nous suivant de très près.

Une fois le portail aux écureuils traversé, Henry nous mena directement sur la gauche, le long du chemin menant au verger. Le terrain bosselé ballottait régulièrement la voiture, faisant apparaître et disparaître de notre vision les sommets des arbres fruitiers au gré de notre approche ; leurs feuilles luisaient au Soleil comme des vaguelettes sur l’océan par une calme journée d’été. Puis la voiture longea les troncs d’une rangée de pommiers et de poiriers pour s’arrêter non loin d’une minuscule cabane de jardin, à la peinture blanche très abîmée.

_C’est ici. Madame Durgeon vous attend à l’intérieur.

_A l’intérieur ? Dis-je étonné.

_Oui. Entrez, et vous verrez.

_Très bien, merci Henry.

Je m’apprêtais à sortir quand il ajouta, sur un ton solennel que je ne lui connaissais pas.

_Olivier. J’ai promis à Simone d’intervenir le moins possible dans cette petite histoire. Mais comme nous partagerons bientôt ensemble le secret de ma bien aimée, je me dois de vous dire quelques mots, si cela ne vous dérange pas.

_Cela ne me dérange pas du tout, au contraire.

Il se tourna vers moi. Ses yeux brillaient sous ses épais sourcils blancs.

_Au départ, la démarche de Simone m’inquiétait beaucoup. Et puis je vous ai rencontré, et j’ai su que tout se déroulerait pour le mieux, car j’ai vu en vous la même chose qu’elle avait pressenti en faisant ses recherches. Vous êtes un homme patient et curieux ; enthousiaste. Et pour autant que je le sache, la première fois que vous êtes monté dans cette voiture, vous avez écouté mon album de jazz sans ronchonner, signe que vous avez aussi un certain goût pour les belles choses, que ce soit de la poésie, de la peinture ou de la musique. J’ai désormais confiance en vous, comme Simone a confiance en vous. Cependant, je me dois de vous prévenir. (Son regard s’intensifia). Lorsque, tout à l’heure, je vous raccompagnerai au chalet, vous ne serez plus tout à fait la même personne ; et le regard que vous porterez sur le monde sera lui aussi différent. L’univers vous paraîtra plus dense et obscure que jamais. Plus angoissant, aussi. Mais j’espère que, comme Simone, comme moi, vous arriverez à en tirer quelque chose de bon. Oh, je ne veux en aucun cas vous inquiéter. Je veux juste vous prévenir que même avec des épaules bien solides comme les vôtres, il ne sera pas toujours facile de porter le poids de ce savoir. Je sais que Simone vous laissera le choix de partir et de laisser tout cela derrière vous avant de vous révéler son secret. Dans tous les cas, sachez que nous serons toujours là pour vous, de la même manière que nous nous sommes toujours soutenus dans les moments difficiles, Simone, Sofia et moi, grâce à l’amour que nous nous portons mutuellement.

_Je comprends, dis-je sincèrement, bien qu’un peu déboussolé par l’avertissement d’Henry. Du moins, je crois comprendre.

_Alors allez-y ! Je risque de me faire gronder si je vous dépose avec trop de retard.

Je sortis de la voiture la boule au ventre. Ce petit discours avait achevé l’enthousiasme qui m’avait gagné à peine une heure plus tôt, mais étant donné la révélation qui m’attendait, cela valait certainement mieux que je garde la tête froide. J’avais jusqu’alors pris ma rencontre avec Simone pour ce qu’elle était, un jeu très plaisant qu’elle avait installé entre elle et moi. Mais à présent que le discret Henry s’était impliqué, l’expérience devenait tout à coup très sérieuse. Nous jouions, Simone et moi, mais l’enjeu englobait la vie de Simone toute entière, et je me devais d’en être digne.

Je traversai le chemin et marchai dans l’herbe fraiche jusqu’à la petite cabane. Les planches de la porte tombaient en lambeau. Je toquai, et une voix distante me répondit, comme venue des abysses.

_Entrez Olivier, et faites attention aux marches, elles sont parfois glissantes !

Aux marches ? Je poussai la porte qui ouvrit directement sur un étroit escalier s’enfonçant dans la terre et que la cabane, vide, ne faisait qu’abriter. Une guirlande lumineuse démarrant du plafond éclairait la vingtaine de marches qui s’enfonçaient en pente très raide. J’entamai ma descente en m’agrippant à la rampe, le son de mes pas presque entièrement étouffés par ce tunnel où deux personnes n’auraient pu se croiser. En bas, une porte laissée entrouverte n’attendait que d’être poussée pour révéler à l’incrédule visiteur que j’étais la troisième salle au trésor de Simone Durgeon.

_Bienvenue, Olivier, comment allez-vous aujourd’hui ?

_Très bien, je crois.

_Vous avez l’air surpris.

_C’est parce que je le suis, surpris, de découvrir un tel endroit ici.

Nous nous trouvions dans une sorte de cave aménagée. Le sol de pierre calcaire avait été poli, et les parois maintenaient, à l’aide d’épaisse poutres renforcés d’acier, un plafond de pierre parfaitement voûté et lustré lui aussi, comme l’attestaient la multitude des reflets d’ampoules disséminées un peu partout au sol de la pièce. Au centre traînait du mobilier ancien : un simple bureau de bois adossé à un chevalet, ainsi que deux fauteuils placés face à face, entre lesquels avait été disposé un appareil électrique dont je ne pus tout de suite comprendre l’utilité. Une autre porte, à l’opposé de celle par laquelle j’étais arrivé, ouvrait certainement sur un couloir ou une autre salle de ce genre, mais je n’eus jamais l’occasion de la traverser.

_Je vous conseille de mettre cette couverture sur le dos, dit Simone en me tendant un plaid moelleux. Il fait très frais sous terre, et humide aussi. Mais nous ne resterons pas longtemps dans cet endroit inconfortable, c’est promis.

_Puis-je vous demander où nous sommes ? Entamai-je en allant m’asseoir sur le fauteuil qu’elle me désignait d’un bras tendu sous sa propre couverture. Simone s’installa elle aussi, en réfrénant une quinte de toux.

_Nous sommes dans ce que Henry et Sofia ont appelé la caverne céleste !

_Voilà un bien joli nom.

_En effet. Mais avant de vous en dire plus sur l’histoire de cet endroit et son utilité, j’aimerais savoir si ces deux jours de réflexion vous ont été bénéfiques.

_Oui. Je crois qu’ils l’ont été. Du moins en partie, mais peut-être pas à propos du sujet que vous espériez ?

_Ah ? Que voulez-vous dire par là ?

_Et bien, pour ce qui est de votre secret, je dois admettre mon incapacité à pouvoir en déceler la nature. J’ai bien compris que vous n’aviez jamais vu de coucher de Soleil, et peut-être même d’autres choses encore, en lien avec ces poèmes que vous m’avez fait lire, mais je ne trouve aucune raison pour expliquer cela. Par contre, en ce qui concerne notre démarche, ce petit jeu auquel nous jouons, je pense enfin avoir saisi toute son importance. Et je dois ajouter que les mots qui viennent de m’être glissé par notre cher Henry m’ont grandement éclairé.

_Ah, ce qu’il peut être agaçant celui-là, à toujours s’inquiéter, maugréa-t-elle le sourire aux lèvres.

_La démarche est un jeu intellectuel, repris-je, mais l’enjeu n’en est pas pour le moins sérieux.

Je me penchai vers Simone, qui me regardait attentivement.

_Il est important que vous sachiez que, quel que soit votre secret, je le respecterai, et ferai uniquement ce que vous me demanderai de faire avec lui.

Elle rit de bon cœur.

_Oh, je sais déjà tout cela Olivier, mais je suis quand même satisfaite de vous l’entendre dire. Sachez que pour moi aussi, ces deux derniers jours ont été bénéfiques. Mais avant de développer en quoi, commençons notre petite séance, si vous le voulez bien. J’aimerais en finir rapidement.

Elle attrapa une bouillotte qu’elle cala sur elle.

_A votre avis, où sommes-nous ?

J’observai à nouveau la pièce.

_A en jugez par l’architecture, je dirais que nous nous trouvons dans une cave artificielle, peut-être issue d’une ancienne mine, même si cela me paraîtrait insolite, car le Jura n’est pas connu pour abriter de minerais précieux sous ses terres calcaires, et on y trouve surtout des carrières à ciel ouvert. Je ne sais pas de quand peut dater sa construction, mais je suis à peu près certain que vous êtes au moins responsable de son aménagement particulier. Et à en juger par la présence du chevalet, j’imagine que ce lieu a certainement été le théâtre d’une de vos créations.

_En effet, et je pense que vous allez rapidement deviner laquelle.

_Elle se pencha sur le côté et débrancha une rallonge électrique. La guirlande d’ampoules s’éteignirent, nous plongeant dans un noir absolu.

_Quelle drôle de sensation que de se retrouver complètement immergé dans l’obscurité, n’est-ce pas ? Je crois que je ne m’y ferai jamais.

Une lampe torche, qu’elle avait dû garder sous sa couverture, s’alluma soudainement. Son faisceau dansa vers le plafond avant de pointer vers l’appareil électrique placé entre nous deux. Simone se leva péniblement pour s’en approcher.

_Attention les yeux, Olivier.

Elle appuya alors sur un bouton, et une multitude de fins lasers bleus jaillirent de l’appareil, illuminant l’intégralité de la voûte de leur lumière. Puis leur couleur vira au rouge, puis au violet, puis au jaune et ainsi de suite, alternant sans logique particulière différentes teintes.

_Mon cher Olivier, me dit-elle presque en chuchotant, je vous présente mon firmament.

Elle déposa alors une sorte de feuille transparente sur ce projecteur artisanal, et la voûte de calcaire se transforma comme par magie en véritable voûte céleste. Ce sont d’abord de simples étoiles, clignotantes au rythme des variations de couleur, qui apparurent dans ce ciel artificiel. Puis elle ajouta un nouveau filtre, et une galaxie en forme d’anneaux, au contour granuleux enlaçant une fente noire, se mit à briller au sein du champ d’étoiles.

_Je le reconnais, dis-je, éberlué. C’est votre tableau, L’œil du Chat.

Et le temps d’un battement de cil, j’eus l’impression que l’œil en question pivota dans ma direction pour me toiser avec arrogance du haut du firmament…

_Bravo ! Voyons si vous connaissez vraiment mon œuvre sur le bout des doigts !

Elle remplaça les filtres par d’autres bien plus épais, après avoir trituré une molette et quelques boutons du projecteur artisanal, et j’eus cette fois-ci le plaisir de voir rugir l’ours de La Grande Ours, sa fourrure faite d’une galaxie duveteuse couleur crème, la gueule ouverte en supernova.

_C’est magnifique, dis-je, béat.

Simone me montra quelques autres projections, La queue de PanL’Horloge Perdue, et bien sur La Petite Ours, et je crois que j’aurais passé des heures à regarder ce spectacle si Simone n’avait pas subitement été atteinte d’une sévère toux.

_Excusez-moi Olivier. Je supporte très mal le froid et l’humidité de cet endroit. Je n’ai plus votre âge malheureusement. Cela vous dérangerait-il si nous remontions à la surface pour la suite ?

_Mais bien entendu. Je pense en avoir assez vu !

Je me levai pour éteindre le projecteur et rebrancher la guirlande d’ampoules. Je l’aidai à se mettre debout, et pour la première fois depuis que je l’avais rencontrée, je la trouvai fatiguée, montant difficilement les marches. Heureusement, une fois le nez au Soleil, elle sembla retrouver un peu de sa vigueur habituelle. Elle retira alors la couverture qu’elle avait gardé sur les épaules le temps de l’ascension pour aller s’installer à une petite table de jardin, calée entre deux vieux poiriers immobiles. Henry avait dû l’installer ici pendant notre discussion, car un jus de fruit fraîchement pressé nous y attendait, tout comme la fameuse malle aux trois cadenas, posée à l’ombre des épaisses feuilles.

Je tapotai dans la poche de mon pantalon pour m’assurer que je n’avais pas perdu les deux premières clés. J’avais été tellement obnubilé par le jeu de Simone que j’avais presque fini par en oublier la récompense qui m’attendait à la fin : le contenu de cette mystérieuse malle pleine à craquer.

Je m’étais à peine assis auprès d’elle que Simone avais déjà vidé son verre de moitié. Elle s’essuya le coin de la bouche et me demanda, revigorée :

_Alors, dites-moi, qu’avez-vous pensé de la caverne céleste ?

_C’est endroit merveilleux, et aussi très ingénieux. Je me demande par quel miracle vous êtes parvenus à reconstituer le mouvement créé par le projecteur dans vos peintures. Mais le résultat est quasi identique. C’est tout bonnement incroyable. Merci de m’avoir montré cela.

_Pour le Firmament, j’ai beaucoup travaillé la technique. Pour la première fois, je me suis considérée comme une peintre, et dévoué ma vie à la besogne. Mais sans l’aide de mes amis, le projet même n’aurait certainement pas vu le jour.

Elle rebut une gorgée, en levant les yeux vers les branches du poirier qui ombrageait notre petite table. Le ciel au-dessus était d’un bleu limpide.

_ Olivier. Je crois que je vous dois des excuses. Je n’ai pas été correcte avec vous.

_Ah ? Fis-je sans lui cacher mon étonnement. Je trouve pourtant que vous avez été plus que correcte avec moi jusqu’ici.

_Je crois plutôt que je suis allée un peu trop loin. En vérité, j’espérais qu’à ce stade, vous auriez déjà percé mon secret. Mais mon espoir était mal placé. Personne, même quelqu’un d’aussi talentueux que vous, n’est capable de le deviner. Vous me croyez sur parole lorsque je vous dis que je n’ai jamais vu de coucher de Soleil, mais vous aurez beau chercher une explication pendant des heures, des jours ou des années… Vous avez fait un travail exceptionnel, Olivier, vraiment. Mais depuis la dernière fois que nous nous sommes quitté, je me sens prise par le doute.

Elle se resservit du jus. Sa main portant le pichet tremblait légèrement.

_Vous savez, cela fait presque dix années que je prépare ce moment. Dix années que je cherche quelqu’un comme vous. Quelqu’un qui rassemble les mêmes qualités que celles que, par miracle, j’ai réussi a trouvé chez des personnes comme Sofia et Henry. De l’intelligence, de la bienveillance, de la curiosité, de la sensibilité et du courage.

_Vous me flattez énormément.

_Non, je vous dis la vérité. Avant de vous contacter, j’ai exploré des centaines de profils. J’ai même déjà invité ici un écrivain de renom que je pensais être le candidat idéal. Mais la sauce n’a pas prise, et il est reparti sans même obtenir une seule clé. Et puis, alors que je pensais abandonner mon idée, j’ai relu, par hasard, votre poésie. Je me suis alors renseigné sur vous, et votre carrière m’a plu. Vous correspondiez à mes attentes…

_J’espère que cela est toujours le cas à présent.

_Bien entendu ! Et c’est justement là que réside tout le problème. Maintenant que je vous connais mieux, j’hésite à vous révélez mon secret. Cela n’en vaut peut-être tout simplement pas la peine…

Je bus une gorgée de jus de fruit, délicieux, pour me donner un peu de consistance. Simone avait parût si sûre d’elle ces derniers jours que je peinais à l’imaginer douter. Mais pour moi, il n’était pas question d’abandonner si près du but.

_Je dois vous avouer que je serais très déçu si, au minimum, vous ne me demandiez pas ce que mon brillant esprit de déduction pense de l’origine de la caverne céleste ; et ce, bien sûr, avant de me dire que j’ai presque eu raison, et que vous me racontiez sa merveilleuse histoire sur laquelle je m’étais en fait totalement trompé.

Elle rit de bon cœur, comme à son habitude.

_Quant à votre secret, repris-je, je suis prêt à le recevoir et à le garder pour moi, aussi étrange qu’il soit. Mais pour ce qui est de votre décision de me le révéler, je m’en remets à vous.

Elle prit le temps de la réflexion, sirotant son cocktail. Puis elle me demanda, joueuse :

_À votre avis, Olivier, avant que la cave ne devienne céleste, à quoi pouvait-elle bien servir ?

_J’ai bien quelques hypothèses, dis-je en me frottant exagérément le menton, mais je suis certain qu’aucune n’est assez proche de la vérité.

_Essayez toujours, vous pourriez être surpris !

_Et bien, je pense que ces cavités ne sont pas naturelles. Elles ont peut-être été creusées il y a longtemps pour installer des égouts, ou pour en extraire quelque chose. Mais comme nous sommes ici en pleine forêt, cela paraît peu probable. En fait, je crois plutôt que c’est vous qui avez créé ces mines, mais je ne sais pas encore dans quel but.

_C’est presque cela ! Ce réseau de tunnels a bien un rapport avec ma vie, mais ce n’est pas moi qui ai pris l’initiative de le creuser. C’est Henry. Et ce qu’il y cherchait avait alors beaucoup moins d’importance que ce que nous y avons finalement trouvé.

_J’imagine que ce que cherchait Henry est en lien avec votre secret ?

_C’est exacte. Mais…

_Mais peu importe qu’Henry élucide le mystère qui entoure votre vie, le plus important était qu’il tente de la faire, pour vous. Le plus important était sa démarche, n’est-ce pas ?

Elle me regarda avec stupeur, avant de répondre avec un sourire.

_Oui. Oh, Olivier. Vous me jouez des tours à tout deviner trop vite. Voyez comme je suis idiote. Tout cette histoire, tous ces mystères que j’ai noués pour vous voir admirativement les défaire. Je crois que si je vous ai embarqué là-dedans, c’est parce que j’étais sûr que cela allait être un bon moyen de vous jauger, de la même manière que j’ai su qu’Henry était capable de tout pour moi.

_Henry est un homme sur qui l’on peut compter.

_Plus encore, il est capable d’aller au-delà de tout ce qu’on peut attendre de lui. J’ai une chance immense de l’avoir rencontrer, dit-elle avec tendresse.

Je nous resservis du jus, alors que la chaleur pesait lourdement sous l’ombre incomplète offerte par les deux poiriers. Simone regarda alors la lisière de la forêt, situé à une dizaine de mètres, au-delà d’une petite clairière. Elle rassemblait ses souvenirs.

_Vous êtes certain de vouloir continuer, Olivier ? me demanda-t-elle gravement.

Je confirmai d’un signe de tête, et un sourire à moitié triste étira ses lèvres.

_Alors, laissez-moi vous raconter mon histoire…

Elle but à nouveau pour se donner du courage, et commença :

« Quand j’étais petite, mes parents et moi ne partions jamais en vacances. Nous restions toujours au village, et toute mon instruction s’est déroulée à la maison. Je ne suis jamais allée à l’école. Il n’y en avait tout simplement pas, au village. J’ai grandi seule, sans frère ni sœur ni autres enfants autour de moi. Il y avait cependant encore un couple de personnes âgées qui n’avait pas quitté le Durgeon et vivait dans une chaumière non loin de notre maison. J’appréciais beaucoup leur compagnie, et je passais beaucoup de temps chez eux, surtout lorsque mes parents étaient occupés. Ils s’appelaient Robert et Yvonne, et je sais aujourd’hui qu’eux aussi étaient dans le secret, d’une manière ou d’une autre, et qu’ils veillaient sur moi autant qu’ils le pouvaient. Des personnes merveilleuses.

Un soir qu’ils buvaient le thé avec mes parents – j’avais alors dix ans et étais une jeune fille au tempérament très calme – j’entendis Yvonne parler de son arrière-petit-fils qui allait passer l’été en colonie de vacances. J’avais déjà entendu parler de cet enfant à de nombreuses reprises, et avais toujours été curieuse de le rencontrer, de savoir à quoi il ressemblait… Si nous allions un jour être amis, lui et moi. Et alors que la conversation continuait, j’interrompis les adultes en leur demandant, pleine d’espoir, si je pouvais moi aussi partir en colonie de vacances moi.

Que n’avais-je pas fait ! Je vois encore leurs visages se décomposer et pâlir. Yvonne la première, la pauvre, qui s’en voulait sûrement d’avoir abordé le sujet. Je venais de prendre tout le monde au dépourvu, et j’eus pour seule réponse un piètre mensonge de la part de mon père : nous étions trop pauvres pour quitter le village. Déçue, les larmes aux yeux, je me suis enfui en courant jusqu’à chez moi. Mais une fois arrivée sur le pas de la porte, je fus soudainement emparée d’une grande colère. Verser ces quelques larmes avaient eu pour conséquence d’ouvrir les vannes d’une douleur qui grondait en moi depuis trop longtemps. De la rancœur, certainement. J’avais dix ans et l’envie d’avoir des amis, mais je ne le pouvais pas, car ma famille était trop pauvre ! Ah, si vous saviez alors à quel point mes parents étaient en fait riches ! Si riches qu’ils avaient déjà acheté toutes les propriétés du Durgeon pour en faire un domaine sûr où je pourrais grandir.

C’est donc prise d’une triste fureur que, plutôt que de monter me cacher dans ma chambre, je continuai ma course à travers les ruelles vides du village. Je traversai la place, passai à côté de la fontaine et des maisons abandonnées pour m’enfoncer dans la prairie, celle-là même où nous nous trouvons actuellement, devenue mon verger. Les hautes herbes me fouettaient les mollets, mais la douleur ne me faisait rien. Je voulais aller le plus loin possible. Je voulais aller dans la forêt, cette forêt que je n’avais pas le droit de traverser, car elle était soi-disant trop dangereuse. Je me trouvais à peu près au niveau de la cabane lorsque mon souffle commença à se faire court, et que j’entendis ma mère hurler derrière moi, criant de m’arrêter. Mais j’ai continué. Je voulais au moins atteindre les arbres avant de me faire rattraper… »

Simone fît une pause dans son récit, regardant en direction de la lisière.

_Mais je n’y suis jamais parvenu. Voyez-vous, cette pierre, au milieu des pissenlits ?

Il y avait effectivement une sorte de roche dépassant de l’herbe, à une dizaine de mètres de nous.

_Elle désigne l’endroit où je me suis écroulée. J’ai perdu connaissance, et n’ai ouvert les yeux que bien des heures plus tard dans mon lit, mes parents à mon chevet…

_Que vous est-il arrivé ?

_Je ne sais pas. Personne ne le sait.

_Vous n’avez pas vu de médecin ?

_Si. Un docteur venu de Dole est venu m’ausculter, mais il n’a rien trouvé d’anormal. Après cela, j’ai vite retrouvé la santé. Et je ne me suis plus jamais enfuie. Je restais dans les jupons de ma mère toute la journée. Elle avait alors décidé de quitter son travail pour s’occuper de moi à plein temps. Quelques mois plus tard, Yvonne est décédée. Et Robert l’a suivi dans la tombe peu après. Ils ont été enterrés dans le village voisin, et bien évidemment, je n’ai pas eu le droit d’assister à leurs funérailles. Et puis le temps est passé. Ma vie s’écoulait paisiblement dans mon petit village du Durgeon, avec mes parents pour seule compagnie. Ils faisaient un travail formidable, mais je sentais bien que quelque chose n’allait pas chez moi. Quelque chose en lien avec ce qui m’était arrivé le jour où j’avais tenté de fuir. Et je crois qu’inconsciemment, j’en avais compris la raison, et je m’y pliais. Jusqu’au jour où j’ai tout simplement demandé à mes parents. Un jour heureux et ensoleillé, comme toujours, alors que l’on fêtait mon seizième anniversaire. J’ai demandé à mes parents, à table, pendant que nous mangions le gâteau, pourquoi j’étais prisonnière du Durgeon…

Je tressaillis, pendu aux lèvres de Simone.

_C’est ma mère, avec toute la douceur dont elle était capable, qui m’expliqua. Elle et mon père avaient toujours désiré un enfant, plus que tout au monde. Mais mon père était stérile, alors ils décidèrent d’adopter. Ce n’étaient pas les orphelins qui manquaient à l’époque, mais ils n’eurent pas à chercher bien loin, car un soir, une femme sonna à leur porte et s’enfuit dans la forêt après avoir déposé sur le palier un berceau de bois, dans lequel je dormais paisiblement. Le mot qui m’accompagnait disait que je me nommais Simona, que j’avais deux ans et deux mois, et que j’avais besoin de deux parents aimants. Il disait aussi que j’étais une enfant spéciale, qui devait être protégée, et que celle qui m’avait abandonnée savait que mes parents feraient tout leur possible pour m’offrir la plus belle des vies.

Simone marqua une pause, regardant de nouveau la lisière du bois.

_Mes parents veillèrent sur moi toute la nuit, et décidèrent de m’amener dès le lendemain au commissariat de police pour signaler mon abandon. Lorsque le Soleil se leva, ils m’installèrent dans leur voiture et prirent la route, à contrecœur (ma mère insista beaucoup sur ce point). Mais au bout du chemin, à peu près à l’endroit où se situe aujourd’hui le portail aux écureuils, ma mère biologique surgit de la forêt pour leur demander de s’arrêter. Furieux, mes parents s’en prirent à elle. D’après mon père, Angèle, ma mère adoptive, folle de rage, en vint même jusqu’aux mains avec l’inconnue ! Mais mon père tempéra sa colère, et la femme, ma mère biologique, finit par leur expliquer…

Elle prit une grande inspiration, et me regarda droit dans les yeux.

_Je suis prêt, lui dis-je tout simplement. Elle me sourit, et ses yeux rougirent.

_Elle leur dit qu’au-dessus du Durgeon, le Soleil ne se coucherait plus jamais. Que le ciel y serait toujours bleu et qu’il s’y tiendrait toujours à son apogée. Que sous sa bénédiction, la végétation fleurirait avec une facilité extraordinaire, bien qu’il ne pleuvrait plus jamais et qu’aucun vent ne viendrait jamais faire danser les feuilles dans les arbres. Elle leur dit que sa fille, leur fille, ne pourrait jamais quitter cet endroit. Qu’essayer reviendrait à la remettre entre les mains de la mort en personne. Que rester dans ce cocon de lumière était la seule solution pour la préserver de l’obscurité qui la menaçait… Cela n’avait aucun sens, et mes parents la prirent pour une folle. Elle les supplia cependant d’attendre que le nuit tombe, ce qu’ils acceptèrent. Mais la nuit ne tomba jamais. Le Durgeon ne connut plus aucun crépuscule, plus aucune aurore. Plus aucune tempête. Plus aucune pluie. Plus aucune étoile ne scintilla dans son ciel. Juste le Soleil. Et je n’en suis jamais sorti.

Je ne sus pas tout de suite comment réagir à cette révélation. Je la croyais, et cela expliquait tout, mais dépassait l’entendement. Et alors que je m’apprêtais à lui poser des questions, c’est elle qui demanda :

_Quel temps faisait-il ce matin, lorsque vous avez quitté le chalet ?

_Le ciel était à la pluie, mais…

Je levai les yeux vers les branches du poirier au-dessus desquels régnait un ciel limpide. Simone regarda sa montre.

_Je crois qu’il est l’heure.

La voiture apparut alors au loin et vint se garer juste à côté de nous. Henry en sorti, et Simone lui dit, d’une voix tremblante :

_Mon bon Henry, peux-tu accompagner ce cher Olivier jusqu’à la borne, s’il te plaît.

_Bien sûr, dit-il avec assurance.

Il ouvrit alors le coffre et en sorti deux parapluies. Il m’en tendit un et ouvrit le sien, qu’il plaça au-dessus de sa tête.

_Je vous conseille d’en faire autant.

Décontenancé, j’ouvris mon parapluie sous le Soleil brûlant, et suivis Henry dans la clairière. Nous nous arrêtâmes au niveau du petit rocher où Simone avait perdu connaissance dans son enfance.

_Tenez fermement votre parapluie, et avancez franchement, comme moi.

Il fit alors quelques pas en avant et se tourna vers moi. J’hésitai quelques secondes, puis avançai moi aussi.

Pris par surprise, je lâchai mon parapluie, qui s’envola, soulevé par une bourrasque qui balaya subitement la prairie. Mes chaussures s’enfoncèrent dans une herbe poisseuse, aux pissenlits ravagés et écrasés par une pluie battante, assourdissante. Il pleuvait à seaux, et le ciel était d’un noir profond, le Soleil caché par les nuages. Désorienté par ce soudain changement météorologique, je faillis m’écrouler au sol, mais Henry me retint par le bras, et tendit son propre parapluie au-dessus de ma tête. J’haletais, et il me fallut un certain temps pour reprendre mon souffle ; temps au bout duquel tout ce que je trouvai à dire fût :

_Henry, il pleut !

Il rit, et, son bras toujours calé sous mon épaule, il pivota pour me faire regarder derrière nous, en direction du verger. Mais celui-ci n’existait plus. Une large clairière, battue par la tempête, avait pris sa place. Simone aussi avait disparue. Mon cœur se souleva, et Henry, me sentant perdre mes forces, me tira sur quelques mètres.

Alors la chaleur du Soleil m’embauma à nouveau, et le verger réapparu. La petite table, les verres de jus de fruit et Simone aussi, assise sur sa petite chaise et l’air inquiète.

Henry s’assura que je tenais sur mes pieds et secoua son parapluie. Simone nous rejoignit et vint me prendre dans ses bras. Je ne savais pas si c’était moi qui avais besoin de réconfort, ou bien elle, mais nous restèrent ainsi un long moment.

*

Je passai le reste de la journée chez mes hôtes, et la conversation que nous eûmes tous trois fût certainement la plus inédite de ma vie. Henry m’expliqua que Simone était enfermée sous une sorte de cloche invisible de six kilomètres de diamètre, et qu’essayer d’en sortir se terminait indubitablement, pour elle, par un malaise. Il avait bien essayé de creuser des galeries (la caverne céleste) pour essayer de trouver une potentielle source, mais en vain.

Je leur fis part de ma recherche pour retrouver la mère biologique, et Henry m’indiqua qu’il avait abandonné cette piste depuis des dizaines d’années :

_Et puis, lorsque Simone a fêté ses quarante ans, elle m’a fait promettre de ne plus chercher de moyen de la faire sortir du Durgeon.

_Mes amis y ont investi beaucoup de leur temps, compléta l’intéressée, mais ils n’ont jamais pu trouver d’explication à ce phénomène. J’ai tout simplement fini par accepter mon destin, et décidé de vivre pleinement ma vie telle qu’elle m’était proposée. J’avais Henry et Sophia à mes côtés, et grâce à mon art, j’ai rencontré des personnes incroyables. Cela me convenait. Bien sûr, il a fallu me forger une réputation d’excentrique qui refusait de sortir de chez elle et n’acceptait de rencontrer du monde que lorsqu’il faisait beau. Si ma prison de Soleil s’était trouvé sur une île paradisiaque, cela aurait été bien plus aisé de garder mon secret ! Mais par miracle, nous y sommes parvenus.

Nous discutèrent encore longtemps, en savourant une coupe de champagne bien méritée, dont l’effet m’aida certainement à assimiler cette étrangeté, et lorsque vint le moment de rentrer au chalet, Simone me remit enfin la troisième et dernière clé de la malle.

_Bravo à vous, Olivier, et merci d’avoir joué le jeu jusqu’au bout. J’ai cependant peur que pour vous, le travail ne fasse que commencer. Allez-y, ouvrez !

Je ne me fis pas prier.

*

Je dis souvent que, en tant que biographe, la moitié du travail a déjà été effectué par celui ou celle dont je dois raconter la vie. Mais en ce qui concerne Simone, je n’ai finalement rien eu d’autre à faire que de me laisser porter par l’inspiration qu’elle avait initiée en moi, en racontant sa vie sous la forme la plus honnête possible ; sous forme de poésie. Nous avons travaillé ensemble tout l’été, et moi plus longtemps encore, pour créer La Petite Ours, biographie de Simone Durgeon, recueil de poèmes biographiques écrits par Olivier Doré et inspiré de la vie de Simone Durgeon. Sa première et dernière œuvre qui, je l’espère, trouvera le même écho que ses peintures lorsqu’il sera publié, après sa mort, comme elle en a exprimé le désir.

Quant à ce qu’à ce post face, j’ai d’ores et déjà décidé que personne ne le lirait. Je le garderai cependant à l’abri, bien rangé dans la malle de Simone parmi ses lettres, ses croquis et ses poèmes qui m’ont été légués, précieux trésors dont je suis devenu le gardien. Et peut-être qu’un jour, lorsque moi-même je serai parti, emportant le secret du Durgeon avec moi, quelqu’un pourra lire cette histoire et y trouver une quelconque explication. Même si celle-ci n’aura aucune forme d’importance, car au final, je crois que c’est Alphonso qui avait raison.

 Les galaxies s’entêtent,
 À vouloir égayer nos nuits ;
 Voudraient que se joigne à leur fête,
 Le scintillement de nos pupilles.
 Mais à quoi bon valser là-haut ?
 Quand tout l’amour danse ici-bas !
 Quand dans tes yeux brillent des joyaux,
 Quand l’Univers tient dans tes bras…
 Nous sommes les plus petits oiseaux,
 De la grande cage du firmament,
 Voltigeons entre ses barreaux,
 Dans les étoiles et dans le vent.

 Le Firmament, Alphonso. 

L’Amour et la Mort – Ben B.


Merci d’avoir consacré du temps à la lecture de cette longue histoire! Si cette elle vous a plu, n’hésitez pas à la partager!

Autre nouvelle liée au recueil: Le Cas Julie

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