L’Amour et la Mort – Le Cas Julie


photo by @didiofederico Source
"Quand le Soleil termine sa course,
 D’un trou caché, là, sous la mousse,
 S’extirpe la petite frimousse,
 D’un renard à la robe rousse.
 
 Gardien des âges et des forêts,
 Tapis dans l’ombre, il fait le guet.
Mais saurons-nous un jour jamais,
L’étendue de tous ses secrets?
  
 Que sous la lune, là, dans le ciel,
 De son museau tourné vers elle,
 Il hume l’onde continuelle,
 Qui des étoiles blanches ruisselle."
Le Gardien, Alphonse

LE CAS JULIE

Ma carrière constitue une des choses dont je suis le plus fier. Je l’ai débutée dans ce que certains nomment encore, et non toujours à tort, des asiles de fous, à une époque où les malades mentaux étaient parfois cruellement pris en charge. Les pires établissements les traitaient en animaux encagés, sous-nourris, drogués, battus. J’ai dénoncé à plusieurs reprises des cas de maltraitances et de viols, alors même que je n’étais qu’un infirmier, sans qu’aucune action judiciaire n’ait été engagée. C’est ce qui m’a le plus motivé, je pense, à réussir mes études et à devenir psychiatre, puis psychanalyste. Heureusement, le milieu a évolué pour le mieux, et les asiles de fous se sont transformés en clichés de films d’horreur au goût douteux, remplacés par des établissements médicaux mieux équipés et du personnel formé. Pourtant, malgré les progrès scientifiques, les maladies mentales demeurent méconnues du grand public.

Pour le non-initié, la folie n’est que la différence entre les principes sûrs que sont les siens, et ceux d’un inquiétant étranger qui bousculent ses croyances. Pour le psychologue, le « fou » est atteint d’une maladie de l’appareil psychique qui influence son rapport personnel à la réalité. Moi, je gage que tout le monde est fou, à sa propre manière, sa propre dose. J’ai toujours appréhendé mon métier dans la négation de la sanité de l’esprit, faisant d’elle un modèle illusoire dont on ne peut que s’approcher. Je peux affirmer, avec tout le recul dont je dispose à l’orée de ma retraite, que ce point de vue m’a permis de comprendre mes patients et de les aider.

Durant ces années d’activité, j’ai fréquenté des malades aux pathologies mentales très lourdes. Des psychotiques, pour la plupart atteints de schizophrénie ou de délires chroniques. Je suis parvenu à en soigner certains, leur permettant une intégration dans la société et une vie sans assistance médicale. Pour les autres, restés en institut, ma conscience est bercée par l’assurance d’avoir réalisé mon possible pour réduire leur souffrance.

De ma carrière, je suis fier de ne rien regretter, si ce n’est, peut-être, de n’avoir que très peu travaillé avec des enfants, comme la petite Julie, qui n’était qu’une fillette lorsqu’elle me fut présentée, un an après sa terrible agression qui fit la une de la presse nationale. Si je peux me réjouir d’avoir guéri la petite des troubles qui la tourmentaient, je ne suis hélas jamais totalement parvenu à dissiper le doute qui me hante à chaque fois que je relis, compulsivement, mon rapport rendu aux autorités de l’époque.

Si je prends aujourd’hui le risque de ternir mon image professionnelle en livrant mon avis personnel sur le cas Julie, c’est parce que j’ai l’intime conviction que celui-ci est juste, bien que ma raison ne puisse tout à fait l’accepter. Je le fais également pour Julie, elle qui réussit un jour à trouver le courage de me confier son effroyable secret. Elle que tout le monde s’accordait à qualifier de folle mais qui, en réalité, n’était qu’une enfant terrifiée, comme je le suis moi-même à chaque fois que je me remémore son épouvantable confession.

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L’affaire, datée du mois de novembre 1982, s’était déroulée dans un village sans histoire situé dans le nord du Jura, là où les collines effleurent les premiers plateaux qui, plus au sud, s’élèvent en massifs montagneux. Julie, âgée de huit ans, avait disparue de son domicile avant d’être retrouvée dans un état de santé déplorable, deux jours plus tard, par un garde forestier dans la Forêt de Chaux, à une vingtaine de kilomètres de chez elle. Je pourrais, pour rappeler ces faits répugnants, joindre à ce papier les articles de presse de l’époque, tous remplis de détails sordides parfois inventés par les journalistes ; mais j’eus la chance de disposer, dans l’optique de ma rencontre avec la petite Julie, de la précieuse transcription écrite du témoignage du garde forestier, recueilli dans le cadre de l’enquête menée par le Commissaire Léteau, officier valeureux avec qui j’entretiens encore de bonnes relations professionnelles et amicales. Ma fille venait tout juste de fêter son troisième anniversaire, et la lecture de ce compte rendu n’en fut que plus pénible. Voici un extrait du document :

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Témoignage de M. JM, Garde Forestier, 20 novembre 1982 :

— Garde Forestier : Il était environ 18 h, je faisais une dernière tournée sur la départementale 31. La tempête avait accidenté la route et je voulais qu’elle soit praticable avant la tombée de la nuit, car c’est une des rares routes fréquentées de la forêt, entre Ranchot et Arc-et-Senans, vous voyez ? Il y avait pas mal de branches mortes, et je m’arrêtais tous les cent mètres pour déblayer les plus grosses qui encombraient la route. Je comptais passer le lendemain avec le semi pour nettoyer les bas-côtés. Et donc, à peu près à mi-chemin, je suis sorti de mon véhicule pour dégager un gros tas de branches mortes. Par chance, j’avais coupé le moteur. D’habitude je le coupe pas, mais là, comme il y avait un sacré paquet, je me suis dit que ça allait bien me prendre dix minutes. Heureusement, parce que sinon j’aurais jamais entendu japper. Au début j’ai pensé que c’était un animal blessé pris dans un piège ; on a eu affaire avec des braconniers ces deux dernières années, qui chassent le renard pour la fourrure et posent des pièges illégaux. Alors je suis allé voir d’où venaient les jappements. Mais je me suis vite rendu compte que c’étaient pas les cris d’un animal blessé, on aurait plutôt dit qu’il appelait. Je vous jure. En fait, je me dis même qu’il m’appelait à l’aide

— Commissaire Léteau : Continuez monsieur.

— Garde Forestier : Oui. Pardon. C’était une zone pleine de fougères, donc j’avais du mal à bien voir, même avec la lampe torche, mais à quelques mètres de moi, il y avait un renard couché, roulé en boule. Quand il m’a vu, il s’est dressé sur ses pattes et là… Bordel ! Dessous lui je l’ai vue. La gamine ! Il la recouvrait avant que j’arrive. J’ai couru droit sur la bête parce que je pensais qu’elle avait fait du mal à la gosse, et elle a détalé. J’ai jamais vu ça monsieur. C’était l’horreur, vraiment…

— Commissaire Léteau : Comment était la fille ?

— Garde Forestier : Vraiment mal en point. J’ai vu son dos en premier. Elle était couchée sur le côté, comment on dit, en position de bébé.

— Commissaire Léteau : Position fœtale.

— Garde Forestier : Voilà ! Et son dos, bordel, y’avait plus de peau ! Je me suis approché doucement, je pensais vraiment pas qu’elle serait vivante. Son visage était tout pâle. Blanc comme un linge. J’ai penché la tête sur elle et j’ai vu qu’elle respirait encore. Ses yeux étaient grands ouverts. J’ai passé ma main devant mais elle réagissait pas. Je lui ai parlé mais elle réagissait pas non plus. Elle tremblait de froid, c’est tout. J’ai enlevé mon blouson et j’le lui ai mis sur les jambes, parce que sur le dos… ça lui aurait fait mal. J’ai tout de suite appelé les secours avec le talkie. Ils ont fait vite.

— Commissaire Léteau : Elle était nue, quand vous l’avez trouvée ?

— Garde Forestier : Oui, mais il y avait le renard avant moi.

— Commissaire Léteau : C’est-à-dire ?

— Garde Forestier : Oui, le renard la réchauffait, j’en suis sûr. Un renard ça peut pas faire ça, la blessure je veux dire ; c’étaient pas des griffures qu’elle avait au dos. Non, c’était tout arraché. Je pense que le renard, au contraire, il l’a trouvée là et il l’a réchauffée. C’est comme une sorte d’instinct animal ; un instinct de maternel de protection, vous voyez ? Les animaux en sont capables.

— Commissaire Léteau : Et elle vous a parlé ?

— Garde Forestier : Non. Mais moi je lui parlais. Je lui ai dit que ça allait, pour la rassurer, mais je crois pas qu’elle m’entendait. Elle tremblait, c’est tout. Je vous cache pas que j’ai vraiment eu peur. C’était horrible. Vraiment horrible.

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Évidemment, la police suspecta le garde forestier. Cette histoire de renard venant réchauffer la fillette était des plus singulières et suspicieuses. Cependant, la piste fut rapidement écartée par le Commissaire. En effet, Julie avait disparu deux jours plus tôt de son domicile, alors que le garde forestier se trouvait chez lui, en compagnie de sa famille et d’amis pour fêter son anniversaire. Le Commissaire, qui l’avait lui-même interrogé, me confia qu’il était persuadé de la bonne foi de cet homme, rustre mais honnête. Retrouver la fillette dans cet état désolant l’avait réellement éprouvé.

Les blessures particulières de la fillette orientèrent l’enquête vers la piste vraisemblable d’une attaque d’animal sauvage. Cependant, il était difficile d’imaginer un renard, animal d’ordinaire craintif et fuyard, s’acharner de la sorte sur un enfant. Par ailleurs, il existait peu de prédateurs capables d’infliger de telles blessures dans la région, les loups comme les lynx ayant déserté le Jura depuis plusieurs années. C’est l’avis du Docteur G, médecin urgentiste qui prit en charge Julie, qui réorienta finalement l’enquête dans une direction bien plus sordide. Voici le compte rendu de son intervention, tel qu’il le fournit au Commissaire, au lendemain de la prise en charge de Julie au centre hospitalier de Dole.

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« La jeune fille, âgée de huit ans, souffrait d’hypothermie et d’une grave déshydratation. Elle a été directement admise au service de réanimation. Son dos est gravement atteint. La peau y est écorchée, la chair exposée et ses côtes fêlées partiellement exposées à l’air libre. De véritables lambeaux de peau ont été arrachés. Mon observation, appuyée par celle du médecin légiste, le Docteur Y, affirme que la blessure n’a pu être infligée qu’à l’aide d’une lame très fine, probablement un rasoir. Une profonde morsure à l’avant-bras gauche, correspondant à celle d’un canidé, prouve la participation effective d’un animal à l’agression. Malgré tout, les blessures, nettement tracées, n’ont pu être perpétrées que par la main agile de l’Homme. Des éraflures sur le flanc supposent que la victime a été traînée sur une longue distance. Aucune trace d’agression sexuelle n’a été trouvée. Enfin, il est clair que les plaies à vif ont été nettoyées avant l’arrivée des secours. Elles étaient propres, sans terre incrustée, ce qui est tout à fait insolite étant donné l’état du reste du corps. Des greffes de peaux devront être envisagées, ainsi, certainement, qu’une psychothérapie. »

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Je ne pouvais qu’imaginer ce qu’avait dû endurer Julie ; l’atrocité du calvaire que lui avait infligé son tortionnaire avant de la laisser pour morte, seule dans la forêt. J’espérais de tout cœur être en mesure de faire quelque chose pour elle.

C’est le Commissaire Léteau qui me recommanda aux parents. Il avait dû faire preuve de persuasion, car ceux-ci étaient devenus très protecteurs envers leur fille et se refusaient à rencontrer d’autres professionnels que leur médecin de famille. Ce dernier, bien que très compétent concernant l’état de santé physique de la fillette, qui se remettait plutôt bien de ses blessures, m’avoua lors d’un entretien téléphonique son impuissance à faire avancer les choses avec Julie du point de vue de sa santé mentale, freiné par le refus obstiné de ses parents à consulter un spécialiste des troubles mentaux. L’état de leur fille se révélait en effet très inquiétant et hors de son champ médical. Il fit malgré tout de son mieux, et m’apprit que Julie était atteinte de mutisme et de terreurs nocturnes particulièrement étranges. Je voulus en savoir plus, mais il préféra ne pas influencer mon jugement avant mon entretien avec Julie, choix que je respectai.

Parallèlement, le fait que la petite ne puisse plus communiquer ralentissait l’enquête, ce qui frustrait le Commissaire Léteau au plus haut point. Lorsqu’il obtint la bénédiction des parents pour me mettre en liaison avec eux, je devinai qu’il venait de placer en moi ses derniers espoirs de faire parler la petite, seule capable de restituer les faits et d’enfin fournir une piste pour retrouver l’agresseur, toujours en liberté.

C’est donc douze mois après l’agression, lors de la convalescence qui suivi sa greffe de peau, que j’eus l’opportunité de rencontrer Julie pour la première fois. Je les accueillis, elle et ses parents, avec la plus grande attention et le plus grand professionnalisme dans mon cabinet situé dans le centre-ville de Dole. Ils formaient un couple soudé, mais visiblement à bout de souffle. Je devinai, aux cernes qui alourdissaient leurs regards, le poids d’un épuisement émotionnel qu’ils ne pouvaient plus supporter. Durant une année entière, ils avaient fait face à cette épreuve difficile en se soutenant mutuellement, mais malgré une détermination admirable, il leur était devenu impossible de tenir plus longtemps sans aide extérieur. Ils s’en étaient finalement rendu compte.

Je demandai à Jeannine, ma secrétaire, de surveiller la petite pendant que je m’entretenais avec ses parents. Ils furent surpris de me voir m’intéresser à eux avant leur fille, mais s’en remirent complètement à moi. Pour ma plus grande satisfaction, l’entretien se déroula favorablement et tous deux me fournirent les informations dont ils disposaient sur Julie depuis son agression.

J’appris qu’elle s’était renfermée sur elle-même. Elle ne communiquait plus que par de mornes et rares signes de tête pour répondre par oui ou par non. Elle passait ses journées cloîtrée dans sa chambre, qu’elle avait elle-même vidée de tous ses jouets et de toutes ses peluches. Amorphe, elle observait par la fenêtre, des heures durant, le puits en pierre abandonné au fond du jardin. Plus rien ne parvenait à l’intéresser, malgré les efforts constants de ses parents pour l’emmener jouer dehors, ou pour lui lire des histoires comme ils en avaient l’habitude avant le drame. Récemment, ils avaient fait une découverte bouleversante. C’est le père qui me raconta cet épisode.

« Nous étions assis sur le canapé, elle s’était assoupie sur mes genoux, allongée sur le ventre. C’est la seule position tolérable qu’elle peut prendre pour dormir. C’était un de ces soirs où son état semblait s’améliorer. Elle était avec nous, présente, même si elle ne nous parlait toujours pas. J’allais la porter dans sa chambre lorsqu’elle s’est mise à haleter. Elle respirait de plus en plus vite et transpirait beaucoup, à tel point que je commençais sérieusement à m’inquiéter. Puis soudainement, elle s’est dressée sur les genoux, dans un sursaut, son visage tout près du mien… Ses yeux étaient… Exorbités. Sa bouche grande ouverte, comme si elle hurlait de panique. Sauf qu’aucun son ne sortait. Elle est restée ainsi pendant plusieurs minutes. On a bien essayé de lui faire comprendre qu’elle était éveillée, mais elle ne nous entendait pas. Rien ne la calmait. Finalement, elle s’est détendue, petit à petit, puis elle s’est rendormie, comme si de rien n’était. Depuis ce soir-là, on l’a observée durant son sommeil, et chaque nuit, sans exception, elle fait ce cauchemar silencieux. Cette terreur nocturne, comme l’appelle le docteur. On ne s’en était jamais rendu compte… »

La mère fondit en larmes dans les bras de son mari, qui ne put réprimer un sanglot lui aussi. Leur vie avait basculé avec l’agression de leur fille unique, et je trouvai admirable la façon dont ils étaient parvenus à rester aussi solides face aux événements. Je le leur fis savoir, et leur assurai que j’allais faire tout mon possible pour les soutenir et les aider. Je les invitai non pas à me parler de leur fille, mais d’eux, car j’allais avoir besoin de leur entière confiance et coopération. Ils déchargèrent leurs tensions, leurs craintes et leurs espérances, et je fus satisfait de leur capacité à s’ouvrir à moi. À l’inquiétude pour leur fille s’ajoutait la peur du retour de l’agresseur, toujours recherché par les autorités. Le père me révéla avoir acheté une arme qui ne quittait plus sa ceinture, bien que cela fût illégal. La conversation revint sur Julie, et sa mère me confia :

« C’est une bonne petite, elle n’est pas folle, je le sais. Lorsqu’on la voit, immobile devant sa fenêtre, le regard vide, elle n’est plus qu’une ombre ; l’ombre d’elle-même. Mais parfois, elle nous regarde comme avant l’agression, comme lorsqu’elle était toujours enjouée, curieuse de tout. Là, on retrouve notre Julie d’amour, mais il y a toujours ce… ce truc ! Ce je ne sais quoi qui l’empêche de nous parler. Je sais que la raison en est certainement psychologique, que c’est à cause du choc. Mais lorsqu’elle me regarde avec ses yeux d’avant, j’ai cette impression que ça n’a rien à voir le choc, mais plutôt qu’elle a décidé elle-même de ne plus parler. »

J’en avais assez entendu pour débuter, et je songeai que cette entrevue avait remis la famille sur de bons rails. Je sonnai Jeannine par l’interphone. Durant mon entretien avec les parents, elle avait patiemment tenté de divertir Julie dans la salle d’attente, sans grand succès. Elle la fit entrer et referma la porte en me lançant un regard peiné qui m’en dit long sur l’état de la petite.

C’était une enfant fluette, à la tête écrasée sur ses épaules. Elle se tenait penchée en avant, le dos voûté sous les multiples couches de pansements à renouveler tous les jours. La greffe de peau s’était idéalement déroulée, mais la cicatrisation allait être longue. Elle leva vers moi des yeux noisette, jusque-là enfouis sous de longs cheveux noirs qui lui couvraient le visage. Elle semblait à cran, crispée par la douleur irradiant son dos. Je ne pus réprimer un pincement au cœur.

— Bonjour Julie, je suis le Professeur Poiret. Tu peux t’asseoir sur ce divan si tu veux.

Elle s’y dirigea lentement, sans entrain. Elle passa devant ses parents sans leur accorder une attention particulière.

— Tes parents vont me laisser seul avec toi, et si tu le veux bien, nous allons parler ensemble, tous les deux.

Je fis signe aux parents de quitter le bureau. Le père entraîna doucement sa femme par le bras, qui me lança un regard imprégné d’un sincère encouragement.

Une fois la porte close, je pris une chaise et la plaçai en biais par rapport à Julie. Je savais les enfants moins intimidés par cette configuration que le classique entretien en face à face, d’aspect trop scolaire.

Comme je m’y attendais, cette première discussion fut à sens unique.

— Es-tu bien installée ?

Je n’obtins aucune réponse, pas même une réaction.

— Sais-tu quel est mon métier ? Je suis professeur. J’aide les gens à se sentir mieux. J’essaye de les aider, lorsqu’ils sont tristes ou qu’ils ont des problèmes.

Elle ne réagit toujours pas.

— Ton papa et ta maman m’ont demandé de t’aider, parce qu’ils te trouvent très triste en ce moment. Es-tu triste, Julie ?

Elle remua les genoux, mal à l’aise, toujours sans me regarder.

— On m’a dit que tu n’avais pas parlé depuis longtemps, est-ce que c’est vrai ? Pourtant, je sais que tu m’écoutes.

Elle tourna la tête très lentement, au prix d’un effort physique manifeste, puis posa son regard dans le mien. Je lui rendis un sourire que j’espérai rassurant.

— Je sais que tu as encore très mal au dos, mais avec le temps, tu te sentiras beaucoup mieux.

Elle me regarda en silence une trentaine de secondes, pendant lesquelles je soutins son regard scrutateur. Elle m’évaluait. Finalement, elle rabaissa la tête dans sa position antalgique, légèrement penchée en avant, comme si le poids de son crâne fut trop lourd pour être supporté par les muscles de son cou.

Je décidai qu’il était inutile de prolonger ce premier rendez-vous, que je conclus ainsi, après m’être repositionné en face d’elle pour qu’elle puisse bien me voir.

— Julie, à partir d’aujourd’hui, tu vas venir me voir ici tous les deux jours. Alors je veux que tu saches une chose. Une chose très très importante : avec moi, tu ne dois pas avoir peur de parler. Tu peux tout me dire, je ne le raconterai à personne. Çela restera entre toi et moi. Es-tu d’accord ?

Sa petite bouche se crispa sous ses narines dilatées, et j’eus le droit à un minuscule signe de tête affirmatif. En toute honnêteté, je n’en attendais alors pas autant. Elle rejoignit ses parents et je leur demandai de revenir deux jours plus tard. La cure devait être intensive pour apporter un résultat.

Dans l’heure qui suivit, alors que je remettais mes idées en place, le Commissaire vint aux nouvelles. Je lus dans ses yeux l’espérance d’une information sur l’identité de l’agresseur, mais je ne pouvais que le préparer à une certaine déception. Je lui fis part de mes craintes concernant l’état de l’appareil psychique de Julie. Le traumatisme subi avait été si fort que le seul moyen à sa disposition pour lutter contre l’angoisse était de se taire et se couper du monde extérieur. Si je parvenais un jour à rétablir ses facultés de communication, il restait difficile de me prononcer sur l’état de sa mémoire, particulièrement celle ayant trait à son calvaire. « Il est trop tôt pour en être certain, j’ai une entière confiance en vous » m’avait répondu le Commissaire en me serrant vigoureusement la main. La foi qu’il plaçait en moi m’honorait, mais j’avais d’ores et déjà décidé que mon premier objectif serait d’aider la petite avant de résoudre l’enquête. Sa santé passerait avant toute autre chose.

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Comme prévu, Julie revint me voir tous les deux jours. Je commençais chaque séance en lui demandant si elle avait envie de me parler, avant de lui proposer de s’amuser avec des jouets que je gardais rangés dans une caisse sous la bibliothèque. Je m’efforçais à lui parler normalement, sur une tonalité concernée mais non inquiète. Ses parents s’épuisaient à lui dédier toute leur attention, au point de la materner et d’anticiper tous ses besoins. D’une certaine manière, cette attitude, bien que compréhensible, n’avait pas servi leur fille qui percevait l’inquiétude que ses parents ne pouvaient continuellement dissimuler.

Je passai les premières séances à jouer avec elle. Elle se montrait communicative à sa manière. Je lui posais des questions sur les jouets qu’elle choisissait ; des poupées qu’elle faisait marcher maladroitement. Qui sont-elles ? Que font-elles ? Elle ne daignait pas répondre et se contentait de les faire trotter sans but, avant de les abandonner, lassée. J’avais espéré qu’elle s’exprime par le biais du jeu, mais elle manipulait les poupées avec une retenue très étrange, volontaire. Chez l’enfant, la retenue camoufle habituellement une forme d’angoisse, mais Julie, elle, jouait comme par politesse et égard envers moi. Elle terminait les séances assise sur le divan à attendre que l’heure passe en me regardant travailler. Ces dernières minutes, celles où je la sollicitais le moins, furent paradoxalement celles qui tissèrent un lien entre nous. Finalement, tout ce dont Julie avait besoin était de rester en compagnie de quelqu’un, sans être le centre constant de son attention.

Dès la seconde semaine, je ne lui demandai plus si elle voulait parler. Elle poussait timidement la lourde porte de mon bureau, me saluant d’un sourire désarmant, à la fois doux et tiraillé par la douleur. La force qu’elle employait à dissimuler sa souffrance m’impressionnait ; de son côté aussi, tout était mis en œuvre pour ne pas inquiéter ses parents. Se couper d’eux le temps de la séance lui permettait de se libérer de la pression qu’elle subissait. En général, elle s’installait sur le divan en balançant les pieds dans le vide, le dos courbé vers l’avant, et regardait partout autour d’elle d’un air curieux. Cette attitude m’intriguait, car abstraction faite de son aphasie, Julie paraissait une fillette ordinaire. Ses tests cognitifs n’avaient révélé aucune lacune. Ses résultats au WISC-R prouvaient qu’elle était loin d’être attardée ou folle, comme certaines mauvaises langues le commentaient dans son village. Je l’observais entre deux paragraphes d’un livre dont je lisais certains passages à haute voix et constatai, non sans satisfaction, qu’elle appréciait ma compagnie semi-silencieuse, et je suppose, mon écoute potentielle.

Les quelques séances qui suivirent se déroulèrent toutes de la même manière. Je commentais parfois ce que je lisais pour moi-même, et la petite se promenait calmement dans mon bureau. Elle fouillait ma bibliothèque et examinait avec soin les cadres accrochés aux murs. Je lui racontais alors la vie du peintre qui avait réalisé cette toile, et elle m’écoutait avec une attention qui n’allait définitivement pas de pair avec l’aphasie.

Le comportement de Julie était celui d’une enfant bien élevée et plus curieuse que la moyenne. Rien de concret ne parvenait à expliquer son mutisme. Elle refusait elle-même de prendre la parole, non parce qu’elle en avait envie, mais parce qu’une force extérieure qui m’était encore inconnue semblait l’y obliger. C’est cette force, aussi étrange que fut cette piste, que je me résolus à découvrir.

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Après un mois de cure, Julie était très à l’aise en ma présence, et c’était là mon seul réel progrès. Chaque fois que je ravivais le souvenir de son agression, même de façons que je jugeais subtiles, Julie se fermait au monde à la manière décrite par ses parents. Ses yeux se vidaient de toute vie intérieure, comme aspirée, retranchée derrière les murailles d’une citadelle mentale que je ne pouvais atteindre. Ses parents, toujours très impliqués dans la démarche de guérison, me soutenaient que Julie plongeait de moins en moins dans cet état amorphe, presque catatonique. Cela lui arrivait surtout le soir, et ils faisaient alors en sorte de la tirer de là en lui racontant une histoire d’un livre de contes qu’elle appréciait particulièrement avant le drame.

Malgré ma désapprobation, ils avaient décidé de surveiller la petite durant son sommeil. Je tentai de les persuader que Julie ne gardait aucun souvenir de ses terreurs nocturnes et que leur présence à son chevet lors des crises était tout à fait inutile, mais je ne pus que les convaincre de ne pas gâcher toutes leurs nuits auprès d’elle. Ainsi, ils se relayèrent chaque soir pour observer la petite dans son sommeil, inlassablement frappée par ces étranges terreurs nocturnes silencieuses.

Au bout de deux mois, je sentis la détermination des parents fléchir. Moi-même, je commençais à douter de l’issue de cette thérapie. Je m’étais alors très attaché à la petite Julie et craignais d’être incapable de lui rendre la parole. Les appels téléphoniques réguliers du Commissaire Léteau n’arrangeaient rien. Il n’avait aucune nouvelle à me fournir sur l’agresseur, ni moi non plus. L’idée que l’auteur de cet acte barbare puisse recommencer me dégoûtait et me révoltait. Lors des moments difficiles, je puisais dans cette force pour me remotiver.

C’est grâce à Jeannine que surgit une conclusion inespérée. Elle aussi avait pris Julie en affection. Le jour de son anniversaire, elle lui offrit une pochette de feutres accompagnée d’un carnet de dessin illustré d’animaux à colorier. La petite accepta le cadeau avec une ferveur touchante, et je puis affirmer qu’à ce moment précis, Julie était aussi heureuse que devait l’être une enfant de son âge le jour de son anniversaire.

Lors de nos précédentes séances, elle ne s’était pas intéressée au nécessaire à dessin mis à sa disposition dans le coffre à jouets, et je pense avoir commis une erreur en ne l’incitant pas à l’utiliser. Pétillante, elle s’installa à même le sol, allongée sur le ventre. Elle essaya tous les crayons les uns après les autres, traçant une marque dans la marge du cahier, puis entama le remplissage d’un lion paisiblement endormi dans la savane. Je me réjouis de la voir ainsi impliquée dans une tâche, rapidement terminée. Elle tourna ensuite les pages pour choisir un nouveau modèle, mais rien ne sembla lui plaire assez. Elle se rabattit alors sur la page de garde vierge, et fit de son mieux pour reproduire un fac-similé des Coquelicots de Monet qui ornait une façade de mon bureau. Le résultat fut honorable pour son âge et les outils utilisés. Elle m’offrit son dessin que j’instiguai avec l’attention d’un critique professionnel, en sur-jouant mon rôle de manière comique. C’était là une de mes rares et piètres tentatives de déclencher son rire. A peine gênée par les éloges de son œuvre, elle retourna à sa place et entreprit une nouvelle reproduction. Je décidai alors de profiter de sa bonne disposition pour lui poser une série de questions.

— Tu recommences le dessin ? Elle hocha vivement la tête de haut en bas.

— C’est pour ton papa et ta maman ? Elle me confirma à nouveau d’un signe de tête. Elle était très concentrée, les lèvres pincées d’application.

— Ils seront très contents.

Elle ne me répondait toujours pas avec la parole, mais son enthousiasme me fit chaud au cœur. J’étais sur la bonne voie.

Ce soir-là, les parents m’appelèrent tardivement à mon domicile. Ils avaient insisté pour obtenir mon numéro personnel par le biais du Commissaire. Ils m’informèrent que la petite, qu’ils avaient trouvée très agitée tout au long de la soirée, avait demandé à me voir en écrivant à l’aide de ses feutres : docteur poiret, tout de suite. L’occasion était trop belle pour être repoussée, je les conviai donc à mon bureau.

Le Commissaire s’autorisa un coup de fil juste avant mon départ. Sérieux, il me rappela l’importance du témoignage de Julie dans l’enquête, restée au point mort, et je lui promis, une fois de plus, de faire de mon mieux. Le père entra dans la salle d’attente en portant sa fille dans ses bras. Son visage éprouvé trahissait l’épuisement émotionnel entremêlé d’espoir. Il la déposa doucement sur ses jambes et elle fila dans mon bureau d’un air déterminé, bras tendus le long du corps et poings serrés, le nez légèrement retroussé. La mère, à demi cachée par la porte, m’encouragea d’un sourire confiant mais fatigué. Je les conviai à s’installer dans la salle d’attente, ce qu’ils firent sans broncher, s’en remettant entièrement à moi. Ils devinaient qu’il allait se dérouler quelque chose d’important, même si, comme moi, ils ne savaient pas encore quoi. Je fermai la porte derrière Julie :

— Bonsoir Julie, tes parents m’ont prévenu que tu voulais me voir…

Mais elle s’était déjà attelée à sa tâche. Allongée sur le ventre, en pyjama, elle ouvrit sa pochette de coloriage qu’elle avait apportée avec elle, attrapa une feuille blanche sur mon bureau qu’elle étendit par terre et entama un dessin. Je m’installai à son côté et la regardai faire.

Elle commença par tracer, au feutre noir, ce que je devinai être une longue table, puis elle dessina des traits qui formèrent un corps allongé dessus. Je réprimai l’envie de lui demander si c’était elle ; je ne devais pas l’interrompre dans son élan. Elle traça ensuite un arc de cercle rouge au-dessus de la table, comme un dôme, et une ligne horizontale en guise de sol. Elle ressaisit le crayon noir et remplit l’extérieur du demi-cercle, ne laissant qu’une bandelette blanche de deux centimètres dans la zone supérieure de la feuille. Elle s’arrêta quelques secondes pour réfléchir. Je ne brisai pas sa concentration. Finalement, elle s’empara du feutre vert et, après une longue expiration, comme si elle réunissait tout son courage, dessina à côté de la table un grand rond, puis un second plus petit juste au-dessus du premier. Elle ajouta de longs traits en guise de bras et de jambes pour ce qui résulta en un simili de bonhomme de neige vert, un dernier trait unissant la tête au corps. Ce cou, long, disproportionné, donna un aspect inquiétant à ce personnage, et lorsqu’elle le détailla de deux yeux rouges, d’une bouche rouge et, surtout, de longs doigts crochus d’où perlaient des gouttes de sang, je fus certain qu’elle représentait là son agresseur. Cependant, son dessin était loin d’être terminé. Toujours avec le feutre rouge, elle ajouta une multitude de pois dispersés sur le corps de l’agresseur, comme s’il était recouvert de nombreuses taches de sang. Elle conclut en ajoutant du rouge, couleur proéminente dans le dessin, le long du corps allongé sur la table, rangea ses feutres et me tendit la feuille. Sa main tremblait, mais dans ses yeux humides brillaient une résolution dont je devais absolument tirer profit.

— C’est très bien ce que tu as fait, je vais regarder avec toi.

Je l’invitai sur le divan après avoir activé mon dictaphone.

— Est-ce que tu peux m’expliquer ce que c’est ? Lui demandais-je en pointant le bonhomme vert du doigt. Est-ce que c’est quelqu’un ?

Elle infirma de la tête. Ses mains rebondissaient sur ses genoux ; elle peinait à tenir en place. Le personnage ressemblait à un monstre, je pensai alors qu’il était probable qu’elle se représente ainsi son agresseur, qui ne pouvait être qu’un monstre pour avoir commis un tel acte de cruauté, et non un homme. Je jouai le jeu.

— C’est un monstre, alors.

Ses lèvres se pincèrent et elle pencha violemment la tête en avant, recroquevillée entre ses cuisses. Je posai doucement ma main sur elle.

— C’est lui qui t’as fait du mal ?

Elle confirma en remontant sa tête nerveusement. Des larmes glissèrent sur ses pommettes rosées, bien qu’elle fît son possible pour les retenir. J’en fus bouleversé.

— Tu as le droit de pleurer, tu sais, personne ne t’en voudra.

Elle lâcha alors totalement prise et pleura à grosse larme, la tête posée sur mes jambes. Pour la première fois depuis son agression, Julie exprimait une émotion, et ses sanglots douloureux constituaient un premier pas vers une reprise de la parole. Sa mère, certainement interpellée par les gémissements de sa fille, qui raisonnaient comme une petite victoire sur sa condition, entrouvrit discrètement la porte. Julie ne l’aperçut pas, et je la rassurai d’un geste de la main, lui faisant comprendre de me laisser encore un peu de temps.

Julie finit par se calmer et se redressa. Je lui tendis un mouchoir en papier en demandant :

— Veux-tu me raconter ?

Elle se moucha, reprit le dessin et retourna vers la boite de feutre pour prendre celui de couleur orange. Sur la bande supérieure, restée vierge, elle esquissa un animal à quatre pattes qui ressemblait à un chien. Le témoignage saugrenu du garde forestier me revint à l’esprit.

— Est-ce que c’est un renard ?

Un éclair de surprise parcouru son visage. La morsure sur son bras confirmait la présence d’un canidé, mais les enquêteurs avaient supposé qu’un chien avait pu être utilisé par l’agresseur. Je continuai, me remémorant le témoignage du garde forestier :

— Est-ce que c’est un gentil renard ?

Elle remonta sa manche de pyjama et me montra son avant-bras à l’endroit de la morsure, tout en confirmant d’un signe de tête.

— Il t’a mordu ? S’il t’a mordu, il ne doit pas être très gentil.

Elle fronça les sourcils. Visiblement, je ne comprenais pas où elle voulait en venir. Son visage était étonnamment expressif. Je ne l’avais encore jamais vue dans un tel état d’excitation. Elle canalisait toute son énergie vers la répression de sa voix. Ses pleurs avaient ouvert une brèche, mais quelque chose l’empêchait toujours de parler. Mais quoi ? Elle saisit un stylo de blanc correcteur qui traînait sur mon bureau. Avec, elle dessina une tranchée qui allait, je ne le remarquais que maintenant, de la surface vers une sorte de caverne ou de terrier. Me vint alors à l’esprit un scénario incongru, appuyé par le témoignage de garde forestier qui affirmait que le renard, qu’il avait chassé lors de la découverte de Julie, avait protégé la petite, et peut être même nettoyé ses plaies, comme le mentionnait le médecin urgentiste dans son compte rendu. Un renard aurait-il vraiment pu la tirer d’un endroit pareil ? Peut-être d’une grotte où se cachait son tortionnaire ? Me figurant une si improbable scène, je me sentis soudainement stupide. Julie, très imaginative, avait vraisemblablement inventé cette histoire, et il était de mon rôle d’en tirer une interprétation correcte.

— Il t’a aidé alors, il t’a sorti de la grotte ?

Elle exprima son soulagement en soufflant longuement. Je l’avais enfin comprise. À genoux, elle cala sa tête contre l’assise du divan, exténuée. Je songeai à sa version fantaisiste des faits qui n’allait certainement pas plaire au Commissaire. Cependant, la ferveur transmise par son langage corporel était si forte, si différente de ce que j’avais rencontré chez d’autres patients, qu’elle instaura en moi un doute dont je ne pus me défaire. De plus, comment expliquer qu’une histoire inventée de toute pièce fut si difficile à raconter ? Rien de s’oppose jamais aux mensonges, mêmes involontaires, contrairement à la vérité qui elle affronte de nombreuses résistances psychologiques.

Elle renifla et je lui posai la question que j’avais jusqu’alors gardée en réserve pour un moment plus propice, enfin parvenu.

— Julie, pourquoi as-tu peur de parler ?

Son corps frêle se figea.

— Que penses-tu qu’il se passera, si tu parles ? Tu penses qu’il t’arrivera du mal ?

Les larmes de nouveau au bord des yeux, elle confirma de la tête.

— Tu as peur que le monstre revienne ?

Elle acquiesça.

— Et si je suis là, pour te protéger, tu pourrais tout me raconter ?

Son visage serré exprima de l’hésitation. Avais-je enfin trouvé les mots justes ?

— Raconte-moi ce qu’il s’est passé, Julie, je te donne ma parole qu’il ne t’arrivera rien.

Ses yeux rouges fixèrent le sol pendant une longue minute, puis elle inspira une grande bouffée d’air, comme si elle s’apprêtait à plonger sa tête sous l’eau, et s’élança, avec un courage incroyable, fascinant, vers sa guérison. On pense souvent que les guérisons de maladies mentales se jouent sur le long terme, grâce à un travail de fond. C’est à la fois vrai et faux, car si un bon praticien passe le plus clair de son temps à préparer son patient à faire face à sa vérité, l’expérience m’avait démontré que les cas les plus complexes, comme celui de Julie, se résolvaient souvent dans une fulgurance difficile à dompter. C’est exactement ce qui se passa ce soir-là.

Le récit qu’elle produit alors, s’il triompha de son angoisse, fut pour moi des plus pénibles à écouter. Le voici mot pour mot, tel qu’elle le déversa en un torrent de mots à l’énergie accumulée durant des mois de tourments et de répression.

#

« Je jouais dans le jardin, toute seule vers le puits. J’ai entendu siffler, des beaux sifflements comme des grillons, mais en différent, et ça venait du puits. Je me suis penchée et j’ai vu plein de lumières rouges et j’ai glissé du rebord. Après ça je me souviens plus mais j’étais ailleurs. J’étais allongée dans le noir, toute nue et j’avais très froid au ventre. Et très mal à la tête aussi. Et mes mains étaient attachées derrière mon dos. J’ai crié très fort, j’ai appelé au secours, ça raisonnait beaucoup. J’ai vu des lumières rouges venir vers moi. C’étaient des limaces brillantes comme des ampoules et grosses comme des pommes, et au milieu d’elles il y avait un monstre… un vrai ! Il avait un gros ventre et une grosse tête et des bras maigres. Il sentait mauvais et il était horrible, avec plein de limaces partout qui glissaient et qui grimpaient sur lui. J’ai vomi car j’avais envie. Il est passé derrière moi et quelque chose de très froid m’a touché le dos. Et puis ça m’a coupé. D’abord en bas et puis en remontant en haut jusqu’à l’épaule. Puis une deuxième fois et ça m’a fait encore plus mal. J’ai crié et j’avais du sang qui coulait dans mon cou. Le monstre est repassé devant moi et j’ai vu ma peau pendre dans sa grande bouche. Il s’est approché tout près de mon visage, il avait des gros yeux comme des œufs de poules, et il a mis le doigt devant ma bouche et m’a dit : « Chut. » Puis il a recoupé un bout de peau à mon épaule et cette fois je me suis retenue de crier, alors il est parti. Après je sais plus jusqu’à ce que Rox me sauve. J’ai été dehors dans la forêt et il m’a léché le dos. Il était beau Rox, il avait le museau tout blanc. »

Elle s’arrêta soudainement. Une ultime expression de terreur figea son visage, en attente de quelque chose d’horrible. Elle retenait sa respiration et ne semblait pas vouloir inspirer à nouveau, sous le choc. Je posai ma main sur son épaule valide pour la rassurer, mais cela n’eut aucun effet. Je la secouai fermement et l’appelai :

— Julie, Julie, respire Julie ! Rien ne s’est passé. Le monstre n’est pas venu. Tout va bien !

Pour mon plus grand soulagement, elle inspira une grande bouffée d’air puis haleta avant de hurler : « Je veux pas qu’il revienne ! Je veux pas qu’il revienne ! »

Ses parents, qui avaient certainement tout entendu, déboulèrent dans le bureau pour embrasser leur fille. Ils lui murmurèrent à l’oreille « Tout va bien. Il ne reviendra plus. Tu n’as rien à craindre ma chérie » et la petite se calma enfin, emmitouflée d’amour parental. Un quart d’heure plus tard, elle s’était endormie sur le divan. Je me souviens avoir veillé toute la nuit auprès d’elle, en compagnie de ses courageux parents. Vers sept heures du matin, la petite s’éveilla et leur murmura un simple bonjour à demi ensommeillé qui les combla de bonheur. Cette nuit-là, elle n’eut aucune terreur nocturne. Elle n’en eut plus jamais. Elle était guérie.

Les parents me remercièrent du fond du cœur, et j’en reste aujourd’hui très touché. Avant leur départ, le Commissaire nous rejoignit. Je l’informai de la situation et il me lança un regard impérieux. Je me tournai vers le père :

— Je pense que vous devriez rentrer vous reposer maintenant. Mais avant, Julie, j’ai une dernière question à te poser. Elle est très importante, et je veux que tu sois sûre de ta réponse. Es-tu certaine que c’était un monstre, et non quelqu’un ?

— J’en suis certaine, m’assura-t-elle en me regardant droit dans les yeux.

— Je te crois.

Je me surpris à vraiment la croire.

Les jours qui suivirent, Julie fut interrogée par le Commissaire qui ne put obtenir ce qu’il espérait. Pour lui, bien évidemment, le monstre était un homme qu’il fallait à tout prix placer derrière les barreaux. Je ne puis qu’admettre mon impuissance à lui fournir une piste viable. Dans mon rapport, j’argumentai dans le sens d’un déni qui avait poussé Julie à réinventer cette cruelle scène de torture qu’elle avait vécue, en la traduisant d’une façon compréhensible pour elle : seul un monstre avait pu lui infliger un tel calvaire.

Lorsque sa mère lui demanda pourquoi elle s’était retenue de parler aussi longtemps, elle répondit simplement « Il m’a dit chut ! ». Le puits fut fouillé mais ne recelait aucun passage. Finalement, la famille déménagea à Bordeaux, loin des monts du Jura que je n’ai de cesse de regarder différemment aujourd’hui.

#

Depuis lors, je me remémore régulièrement les moments passés en compagnie de Julie, petite fille qui se retenait de parler de peur qu’un monstre ne revienne la torturer. Mon expérience, ma science et ma raison… mon bon sens ! Tout me pousse à confirmer mon diagnostic du déni. Mais lorsque j’écoute à nouveau l’enregistrement de sa confession, le doute, inlassablement, s’insinue en poison dans ma pensée. Je repense alors au renard qui, lui, était bien réel. Le garde forestier l’avait vu, la morsure prouvait son existence et Julie avait confirmé sa présence dans sa confession et à maintes autres reprises durant les interrogatoires qui suivirent son rétablissement.

Pourquoi, de ce point de vue, imaginer que la partie de son récit concernant le renard soit vraie, sans que celle sur le monstre aux limaces ne le soit aussi ?

L’Amour et la Mort – Ben B.


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La suite – Le Vent, la Pluie et les Etoiles

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